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À 40 ans, j’ai découvert que j’étais alcoolique (et je me soigne)

Consommer de l'alcool est devenu très tôt une habitude dans la vie de Julia. À plus de 40 ans, elle a enfin mis un mot sur ses doutes : elle est alcoolique.

Temps de lecture : 8 minutes

Je ne ressemble pas au cliché daté de l’alcoolique dépravée et misérable, mais oui, j’ai un problème avec l’alcool. Je m’en suis rendu compte il y a quelques mois, à 41 ans, après une longue période d’introspection, et j’ai décidé de dire stop à cette addiction.

La consommation d'alcool en FranceBien que le volume global d’alcool pur consommé en France soit en diminution depuis les années 1960, essentiellement en raison de la baisse de la consommation quotidienne de vin, la France reste parmi les pays les plus consommateurs d’alcool au monde, se situant au sixième rang parmi les 34 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Selon une étude publiée en 2019, en 2017, 87% des Français de 18-75 ans ont consommé de l’alcool au moins une fois dans l’année, 21% déclaraient avoir connu une ivresse dans l’année, 10% étaient des consommateurs quotidiens et 5% consommaient six verres ou plus en une même occasion toutes les semaines.

Un rapport familier avec l’alcool

J’ai toujours eu un rapport très familier avec l’alcool, et ce dès l’enfance. Je viens d’une famille de « bons vivants », des bourgeois parisiens chez qui il y avait constamment du bon vin à table pendant les repas.

La consommation d’alcool est culturelle dans ma famille, comme dans beaucoup d’autres, et mon père est alcoolique, sans que jamais personne n’ait osé poser de mots sur sa maladie.

Ça a toujours été un tabou, mais de fait, c’était là. Je me souviens d’un jour, quand j’avais 9 ans, où j’ai dit à ma grand-mère :

« Tu te rends compte, papa il boit une bouteille de vin pour le repas, ça fait beaucoup quand même ! »

Dès mon plus jeune âge, il m’a fait gouter du vin avec de l’eau. J’ai toujours trouvé ça très bon et j’ai développé un vrai goût pour l’alcool.

J’ai connu ma première soirée alcoolisée à l’âge de 14 ans, pour l’anniversaire d’un copain. Ce sont les parents de cet ami qui avaient autorisé la fête et la consommation d’alcool qui a eu lieu. En y repensant, je trouve ça assez choquant car nos étions vraiment jeunes.

Dès le début, j’ai trouvé dans l’alcool le moyen d’être plus insouciante. Je suis une personne très anxieuse et j’ai découvert la légèreté qu’amène l’ivresse, qui est je pense l’une des raisons pour laquelle beaucoup de personnes se mettent à boire.

Pourquoi l'alcool est-il si attractif ?Pour Stéphanie Ladel, assistante sociale et addictologue basée à Rennes, c’est la capacité de l’alcool à nous faire dysfonctionner qui le rend si désirable :

« Quand on prend une boisson alcoolisée, on le fait pour ses effets sur la personnalité et non par intérêt pour le goût du cocktail. On la boit parce qu’elle va lever des inhibitions, permettre de se sentir un peu moins coincé•e, un peu moins responsable. On peut aussi prendre un verre pour se détendre ou pour trouver le sommeil plus facilement.

Chacun se connaît face à l’alcool et sait les conséquences que sa consommation peut avoir sur son fonctionnement habituel, et c’est ce dysfonctionnement qui est recherché. »

Comme par ailleurs, j’étais assez raisonnable et responsable, j’ai pu rapidement avoir une certaine liberté et je suis pas mal sortie à partir de mes 15 ans.

Je n’étais pas une habituée des boîtes de nuit mais je voyais mes amis, on allait dans des bars, chez les uns ou chez les autres, et on consommait de l’alcool systématiquement et avec des excès réguliers.

À cet âge-là, ce n’était pas encore quotidien, je vivais chez mes parents et je n’avais pas de bouteille planquée dans ma chambre.

D’une consommation occasionnelle au verre quotidien

J’ai vraiment commencé à boire tous les jours quand je me suis installée avec mon premier compagnon, au début de mes études supérieures, vers 19 ou 20 ans.

Ce garçon, je l’ai rencontré jeune et j’ai longtemps été en couple avec lui. Chez lui, il y avait toujours du vin à table et à, partir de 16 ou 17 ans, ses parents nous comptaient pour l’apéro. Pour eux, c’était normal, ça ne choquait pas.

Nous sommes restés très longtemps ensemble mais malheureusement il était dépressif. Il a mis fin à ses jours quand j’avais 34 ans et je me suis retrouvée seule avec notre petit garçon de 4 ans.

Quand nous vivions ensemble, notre consommation d’alcool était quotidienne : un petit apéro, deux bières chacun et une bouteille de vin à table, tous les jours, tous les soirs. Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte que ça faisait beaucoup.

Plus jeune, et même en tant que mère, je sortais beaucoup dans des endroits assez rock’n’roll où l’alcool coulait à flots et je me suis souvent retrouvée dans des états… Je n’avais pas de limite.

Dans le milieu punk dans lequel j’évoluais, je ne ressentais pas vraiment de pression à consommer de l’alcool, les gens ne faisaient pas attention à ce que je faisais. J’aurais pu ne pas boire que ce serait passé complètement inaperçu, mais de fait, comme j’ai toujours aimé ça et que je manque de modération, je n’ai jamais eu besoin de pression pour consommer.

Avant, mon grand plaisir, c’était quand je partais seule en déplacement professionnel : une chambre d’hôtel, une bouteille, des sushis et je passais une excellente soirée !

Des doutes et une prise de conscience

Depuis sept ans, je suis en couple avec mon nouveau compagnon avec qui j’ai eu un autre fils. Ma vie est plus saine et s’est stabilisée.

L’année dernière, je ne sais pas si c’est le fait d’avoir eu 40 ans, d’avoir des gens autour de moi qui commençaient à avoir des problèmes de santé ou le fait que mon premier fils n’ait que moi comme parent, mais j’ai eu quelques appréhensions. Je me suis lancée dans une introspection qui m’a fait réaliser que mon mode de vie n’était peut-être pas bon pour moi.

Conséquences sanitaires et sociales de la consommation d'alcoolLe site Alcool Info Service relate qu’en 2015, 41 000 Françaises et Français seraient morts à cause de problèmes d’addiction. Cela inclut les maladies et autres cancers dus à l’abus de boissons alcoolisées, mais aussi les décès causés par les accidents de la route, les suicides ou les troubles du comportement liés à la consommation d’alcool.

Toujours selon Alcool Info Service, l’alcool serait à l’origine de 11 % des décès chez les hommes et de 4 % chez les femmes.

Ça a été un long cheminement mais j’ai compris que j’étais dépendante à l’alcool. Je me suis rendu compte que lorsqu’il n’y en avait pas, j’étais un peu plus tendue, et que je me servais de cette boisson comme d’un anxiolytique au quotidien. Ça m’a déplu parce que j’avais l’impression de perdre un peu de ma liberté.

Même si je réfléchissais depuis près d’un an, le vrai déclic a eu lieu en juin 2020, lors d’une soirée avec mon copain : dans la soirée, après le repas, donc après l’apéro et le dîner arrosé au vin, on a bu une bouteille de vodka à deux.

Ce n’était pas la première fois pourtant, mais ça m’a dégoûté. Je me suis dis que ce n’était pas possible de continuer comme ça et qu’il allait finir par m’arriver quelque chose.

J’ai réalisé que ma relation à l’alcool était malsaine et qu’il fallait tout faire pour arrêter ça. Surtout, que je me rendais bien compte qu’après les épisodes comme celui-ci, je ne me sentais pas bien. J’avais mal à la tête, des douleurs musculaires etc.

Après cet épisode, j’ai tout de suite pris rendez-vous avec mon médecin traitant et au centre d’addictologie près de chez moi. J’ai pris la décision d’arrêter complètement, parce que je ne voyais pas du tout comment faire pour boire occasionnellement et modérément.

Prendre conscience de son addictionSe rendre compte que sa consommation d’alcool n’est pas mesurée peut prendre du temps. Comme l’explique Stéphanie Ladel, « on peut ne pas remettre en question une pratique pendant très longtemps, parce que le contexte du moment fait qu’on consomme et qu’on ne se rend pas forcément compte qu’on a un attachement particulier au produit. Mais une fois que le contexte bouge, au bout de 5, 15 ou même 20 ans, on peut enfin prendre conscience qu’on n’arrive pas à s’en détacher et qu’on est vraiment dans l’addiction ».

Briser les clichés et le tabou autour de l’alcoolisme

Aujourd’hui, je suis suivie par un médecin addictologue, une psychologue et un éducateur que je peux contacter en cas de besoin. Ça m’aide beaucoup de savoir que je suis suivie et que je peux parler librement.

Mon addiction a été officiellement diagnostiquée mais quand j’en parle autour de moi, on ne la reconnaît qu’après beaucoup d’explications et lorsque je raconte que je suis incapable de me modérer.

Avec mon entourage, je pose le mot « alcoolisme », mais il faut quand même que je me justifie. Je suis une personne très franche et je trouve important d’utiliser le bon terme, c’est d’ailleurs ce qui a permis à certaines de mes amies de se poser des questions sur leur propre consommation. Même pour les petits verres mondains il peut y avoir une dépendance.

Existe-t-il différents types d'alcoolisme ?On entend souvent parler d’alcoolisme « social » ou encore d’alcoolisme « fonctionnel », mais ces catégories existent-elles vraiment ?

« J’aurais tendance à dire qu’il existe autant de manières de boire que de buveurs, et qu’on ne peut pas rentrer les gens et leurs habitudes de consommation dans des cases, déclare l’addictologue. Il y a eu des tentatives de typologisation, avec des prises en charge différentes en fonction des critères, mais on s’est rendu compte que ça n’apprenait rien sur la capacité des gens à s’en sortir ni sur leur degré d’addiction. 

Ça peut être intéressant pour le grand public, pour réussir à jauger sa consommation d’alcool, mais moi je n’utilise pas de système de classification. »

Mes amis sont bienveillants et compréhensifs mais il y a une vision très stéréotypée de l’alcoolisme qui prédomine. On imagine tout de suite la misère sociale, la clochardisation, alors que ce n’est pas forcément ça. Quand tu réussis dans ta vie, que tu as une famille qui va bien, que tout est au beau fixe, les gens ont du mal à penser que ça puisse être un problème pour toi.

Après ma décision d’arrêter l’alcool, il y a eu quelques soirs où je n’ai pas su refuser le premier apéritif, et j’ai fini par boire toute la soirée.

Pendant les vacances d’été, j’ai craqué peut-être trois ou quatre fois, mais ce qui est certain c’est que je ne bois plus d’alcool fort. Un petit peu de bière par-ci, un petit peu de vin par-là, mais toujours un petit peu trop par rapport à ce que j’aurais voulu.

J’ai vécu une de ces rechutes comme un véritable échec. Ma psy m’a dit que ce n’était pas grave, que c’était juste une soirée et que ça ne remettait pas en cause ma décision ni le chemin déjà parcouru. Il se trouve que le lendemain, j’ai recommencé à ne plus boire.

Le point positif, c’est que je me suis rendu compte que le fait de prendre un verre lors d’une soirée ne me conduisait pas systématiquement à reboire tous les jours. Et côté physique, c’est tout bénef pour moi : je me sens beaucoup plus dynamique depuis que j’ai arrêté de boire. Mon sommeil est plus réparateur, j’ai beaucoup moins de douleurs musculaires et je me sens plus détendue. Je commençais aussi à avoir des troubles de la vision et je trouve que ça va mieux.

Boire avec modération, une promesse pour soi-même

Dans l’avenir, j’aimerais pouvoir boire de façon exceptionnelle et modérée, quand il y a de grandes occasions ou que c’est les vacances, peut-être une fois par mois, si ce n’est moins. C’est mon objectif principal.

Je sais qu’un gros travail sur la modération m’attend. À terme, j’aimerais être capable de m’arrêter après un verre ou deux, mais je suis encore trop attachée à la sensation d’ivresse. C’est bizarre cette relation à l’alcool. Le psychologue a utilisé le terme de « doudou » et c’est un peu ça, une vieille habitude réconfortante.

Pour conclure, j’aimerais vraiment encourager les lectrices de Rockie à se poser les bonnes questions sur leur consommation d’alcool : si vous trouvez que vous avez le verre facile ou si vous n’avez ne serait-ce qu’un tout petit doute, n’hésitez pas à creuser plus loin et à consulter un professionnel de santé qui pourra vous conseiller et vous épauler.

Comment réfléchir à sa consommation d'alcool ?Qu’on s’interroge ou non sur sa consommation d’alcool, Stéphanie Ladel propose de se poser deux questions afin d’établir un premier diagnostic (qu’il faudra ensuite être validé par un professionnel de santé)  :

« La première chose qu’on peut faire, c’est se demander si lorsqu’on décide de ne pas boire ou de se limiter à 2 verres, par exemple avant une soirée entre amis, on y arrive. Est-ce que les décisions prises à froid sont tenues le moment venu ? 

Ensuite, avec honnêteté, on peut essayer d’examiner si sa consommation d’alcool a des conséquences négatives sur sa vie. Et si c’est le cas, se demander si ces conséquences sont assez fortes pour qu’on n’ait plus envie d’aller vers ce plaisir ou ce soulagement. 

Si les réponses à ces questions montrent une incapacité à se retenir, c’est qu’il y a sûrement un souci. Ça ne veut pas dire qu’on arrivera pas à s’en sortir seul•e, mais si on essaye de se modérer ou d’arrêter et qu’on échoue, ça vaudra le coup de se faire accompagner. »

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Le dernier commentaire

24 Oct 2020, à 15:51
Depuis toute petite, j'ai vue ma mère faire des aller-retour entre la maison, l'hôpital et les maisons de repos pour tenter de soigner son alcoolisme et sa dépression. Sans succès.
Quand un medecin dit à une enfant de 5/6 ans "il faudrait que tu dises à ta maman de boire moins de bière, ce serait mieux pour elle", ça vous marque... J'ai fais le choix de m'opposer vigoureusement à tout ce qui pourrait m'inciter à finir comme elle.

Entre autre, j'ai toujours refusé de boire une seule goutte d'alcool. Je n'en connais pas le goût et l'odeur me dégoûte littéralement.
Malgré tous, les pressions sociales sont nombreuses et insistantes. Plutôt que de repondre juste "ok je te sers un coca", on me questionne souvent de manière lourde. Et quand tu as le malheur de dire, c'est un choix et une opinion personnelle, on passe souvent soit pour un alien soit pour une pauvre petite bête blessée par la vie et qui ne connait rien à ces plaisirs.
Pourtant, je trouve au contraire que cela fait ma force.

L'alcool ça a gâché une grosse partie de mon enfance et plus tard conduit à une séparation douloureuse mais nécessaire.

Je sais que j'ai une prise de position un peu radical sur le sujet et que j'ai peu de tolérance vis vis des grands buveurs que je peux côtoyer, mais je pense que c'est aussi comme ça que je me protège.
L'alcoolisme est un poison néfaste psychologiquement et physiologiquement pour ceux qui en souffrent. Mais il l'est tout autant pour le reste du cercle familial qui doit le subir...
 
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