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Pourquoi j’ai décidé d’apprendre le breton à l’âge adulte

Cette lectrice de Rockie aurait aimé être bilingue en breton, la langue que parlent sa mère et ses grands-parents. Mais ça n'a pas été aussi simple que cela...

Temps de lecture : 5 minutes

J’ai longtemps cru que le breton était ma langue maternelle. Je savais que ma mère connaissait le breton, que mes grands-parents connaissaient le breton, quelque part en moi j’étais persuadée que le bilinguisme, comme les cheveux raides et la couleur de peau, s’était transmis par mes gènes.

Ma mère faisait une initiation à la langue dans mon école et comme j’étais très forte, j’étais bien évidemment bilingue. Sauf que – spoiler – non. Un jour, après avoir appris à lire, j’ai décidé de lire moi-même l’un de mes livres préférés : Spot fait un gâteau (vous savez, ce chien jaune qui fait des trucs – le côté appétissant du gâteau sur l’illustration me suffisait à l’adorer). J’ai alors découvert que je n’y comprenais rien, et pour cause : c’était en breton. Il faut croire que jusque là ma mère m’avait toujours traduit le bouquin en le racontant…

Mon objectif : devenir bilingue en breton

Suite à cette double révélation de la duplicité des adultes et de mon exclusion d’une part importante de la littérature, j’ai pris deux décisions. J’ai décidé d’apprendre le plus de langues possibles pour n’être plus jamais exclue d’un livre (rapport que je les aime passionnément) et j’ai prévu de devenir bilingue en breton. Et c’est là que les ennuis ont commencé.

Sur le côté « apprendre le plus de langues possible », il y aurait un roman entier à écrire sur l’enseignement linguistique à l’école publique française. Mais c’est pas trop mon propos. On retiendra que si j’ai acquis quelques bases en cours, c’est pas exactement ça qui m’a permis d’apprendre vraiment des langues étrangères. J’ai fait une LV1, une LV2, une LV3 mais je vous le donne en mille, dans la deuxième ville de Bretagne je n’ai jamais eu la possibilité de choisir le breton (ça change un peu, mais lentement).

J’ai essayé d’apprendre le breton par moi-même, ou aidée par ma mère, en-dehors de l’école. Mais comment dire… À treize ans, se rajouter volontairement une heure de devoirs par semaine, c’est dur. Je pense que ma mère n’essayait pas de me forcer pour ne pas me dégoûter de la langue, et les quelques misérables appréciations de mon prof par correspondance n’ont pas suffi à me motiver.

Comme si le breton et les langues régionales avaient un statut à part

D’autant que j’ai été confrontée à un phénomène assez étrange. Quand je disais à ma grand-mère « j’apprends le russe » elle me disait « c’est bien » et elle avait l’air impressionnée. Quand je lui disais « j’apprends le breton » elle me répondait : « quelle drôle d’idée, mais pour quoi faire ? ». Et puis là je dis ma grand-mère, mais virtuellement vous pouvez remplacer « ma grand-mère » par « la terre entière », ça marchera aussi.

Comme si les langues régionales avaient un statut à part, un statut de sous-langue, au point qu’il soit moins utile de les parler que la langue d’un pays dans lequel je n’irai potentiellement jamais.

Pour moi le breton est donc devenu une langue secrète. Je ne disais plus que je connaissais un peu la langue car j’avais honte d’en savoir si peu, je ne disais plus que j’essayais de l’apprendre pour ne pas avoir à me justifier et pour ne pas exposer mes échecs répétés. A côté de ça, dans les autres langues, j’ai fini par progresser.

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Parler mieux anglais que breton, un vrai déchirement

Et puis un jour de prépa, entre un DM de maths et un TP de physique, j’ai eu une colle d’anglais (ouais, la vie en prépa est remplie d’activités merveilleuses, comme les colles, des interrogations orales en tête-à-tête). Le texte sur lequel je suis tombée était un article parlant de la disparition des langues à travers le monde. Le sujet m’a passionnée, j’ai parlé sans discontinuer pendant les vingt minutes nécessaires et puis, devant mon prof médusé, j’ai fondu en larmes.

La prépa y était sans doute pour beaucoup. La fatigue, le stress, les devoirs hebdomadaires qui tirent sur les nerfs… Mais ce qui m’a rendue si triste, c’était de réaliser que j’étais capable de discuter avec passion dans une autre langue que le français. Ce n’était pas encore du bilinguisme, mais disons que c’est un premier stade. Et ça m’a désespérée, parce que cette langue n’était pas le breton. J’avais toujours tellement eu confiance dans le fait que la langue que je parlerais le mieux après le français serait le breton, comprendre que j’avais su progresser dans d’autres langues et que je stagnais misérablement dans MA langue, ça m’a déchirée.

La chance a voulu que j’aille en école d’ingénieur à Paris. Et Paris, croyez-le ou non, c’est un excellent endroit pour apprendre le breton (certains disent même que Paris a longtemps été la plus grande ville bretonne…). J’ai pu, pour la première fois de ma vie, assister à des vrais cours avec un vrai prof et des vrais élèves comme moi. Pour la première fois, j’ai progressé.

J’essaye de retrouver ma langue, le breton

Encouragée par les gens que j’y ai rencontrés, j’ai fait un stage, puis deux, puis trois, puis un stage en immersion. Et j’en suis arrivée à ce Graal (non, pas le bilinguisme, il va falloir encore bosser) : je crois que j’ai aujourd’hui le même niveau en breton que ce que j’avais en anglais en prépa. Je peux parler de choses avec des gens. Pas vite, avec des fautes, mais je comprends ce qu’on me dit et je peux m’exprimer.

Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais pour moi c’est comme si j’avais enfin récupéré quelque chose qu’on m’avait volé. Comme si cette illusion de bilinguisme dans mon enfance était enfin devenue un peu vraie.

Il y a une chanson de Gilles Servat qui dit « Komzit brezhoneg gant ho pugale » (Parlez breton avec vos enfants). Au début cette chanson m’énervait parce que je me disais que si on m’avait parlé breton je n’aurais pas dû lutter à ce point pour récupérer ma langue. J’ai détesté l’éducation troisième république qui a donné honte de leur langue aux anciens de ma famille, honte qu’ils ont consciencieusement et activement transmise à la génération suivante.

Ma mémoire recèle des trésors qui m’aident à apprendre le breton

Et puis à mesure que j’apprenais, j’ai réalisé qu’on ne m’avait pas rien transmis. Quand certains anciens de ma famille parlent, c’est comme un Google Traduction du breton vers le français, alors forcément la structure des phrases et la grammaire ne me sont pas inconnues (Le classique « du café vous aurez ? » parce qu’en breton on met ce qui compte au début de la phrase ou le plus rigolo « je suis allé au docteur avec le tracteur » parce que « avec » est beaucoup plus utilisé qu’en français).

L’accent aussi, ils me l’ont transmis. Et puis les chansons apprises dans mon enfance, aux paroles desquelles je me réfère quand j’ai un doute sur une mutation. Ma mémoire recèle des trésors qui ne cherchent qu’à se révéler. En ce sens, apprendre le breton est très différent de l’allemand, du chinois ou du russe : j’ai plus l’impression de retrouver les choses que de les apprendre (ce qui ne veut pas toujours dire que c’est facile, malheureusement…).

Il n’y a pas de petit apprentissage dans une langue : tout ce qu’on aura retenu à n’importe quel âge sera une brique sur laquelle asseoir le reste des connaissances.

Faire plus de place au breton et aux autres langues

Savoir quelques petites choses en breton m’a aussi sûrement aidée à apprendre d’autres langues, ne serait-ce que parce que j’ai toujours su que toutes les langues ne se construisaient pas pareil. Mais je n’ai pas envie de disserter plus longuement sur l’utilité d’apprendre le breton, je me suis déjà justifiée beaucoup trop souvent. J’avais envie d’apprendre à parler breton, et ça devrait suffire comme raison.

La France a évolué depuis la Troisième République. Maintenant, les sections bilingues ont le vent en poupe. Mais pour l’immense majorité des gens le français reste omniprésent. Alors si vous parlez une langue étrangère ou régionale, et qu’elle est importante pour vous, transmettez-la à vos enfants.

Comme vous pouvez, c’est pas grave si vous ne pouvez pas les rendre bilingues, peut-être que vous pouvez leur apprendre des mots, des comptines… Leur transmettre l’amour de cette langue et quelques petites choses pour qu’elle soit aussi la leur. On ne sait jamais, peut-être qu’un jour ils vous en seront reconnaissants, comme je suis reconnaissante envers ma mère pour ce qu’elle m’a transmis.

Et toi, c’est quoi ton rapport aux langues régionales et étrangères ? Viens en parler dans les commentaires… 

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Le dernier commentaire

13 Mai 2019, à 02:36
Très intéressant article, et pas moins pour les échanges de la discussion.
C'est très regrettable qu'on ne pratique plus les langues régionales, ni les patois. Ca nous aurait été bien utile, à nous les français qui avons si longtemps négligé les langues étrangères. Je suis moi-même très envieuse de celleux qui en connaissent plusieurs, je n'ai pas été encouragée quand j'étais scolarisée, et je regrette de m'être laissée influencée. Maintenant, je manque de courage, et je suis énervée envers mes enfants, que j'ai tenté de pousser, mais peine perdue. :(

Je me souviens d'une voisine (en Ardèche) qui parlait encore couramment son patois, et qui souvent calait sur une expression, qu'elle ne trouvait pas en français. Ses enfants avaient un peu honte, je leur ai toujours dit, que c'était surtout dommage qu'ils ne sachent pas parler le langage de leur coin de France.
Quand j'étais gamine, mes grand-parents avaient l'habitude de mélanger aussi les expressions en patois (Vienne), et ça excédait ma mère, nous ça nous amusait, mais je n'en ai pas retenu à part une "le bourrier" qui était "la poubelle".
En habitant dans le Var, notre voisine aussi utilisait des mots de son provençal, et nous les avions adopté, mais on ne les utilise plus, sauf exception, quand on reparle de cette période, mais le plus souvent on se dit "elle disait comment mme .... ?"
Enfin, tout ça pour dire, que c'est dommage d'avoir laissé ces dialectes et autres façons de parler, on a beaucoup perdu culturellement.

Merci @CCCC pour la poésie en patois, elle est drôle et juste ! Elle m'a faite pensé à la chanson de Brassens, La mauvaise réputation. ;)
 
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