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Ma double-culture et mon rapport à la sexualité

Cette Rockie, âgée de 28 ans, a grandi en France dans une famille où la sexualité était taboue. Elle raconte l'influence que cela a encore aujourd'hui sur sa vie sexuelle.

Temps de lecture : 6 minutes

Itinéraire sexuelNous avons décidé de créer un nouveau format de témoignage sur Rockie en donnant la parole à des femmes pour qu’elles nous racontent leur itinéraire sexuel. Si tu souhaites participer, tu peux nous envoyer ton texte ici.

J’ai 28 ans et je n’arrive pas à faire l’amour. Comprenez-moi : j’ai déjà fait l’amour, beaucoup. Peut-être trop ? Aujourd’hui je n’y arrive plus, ou alors pas aussi bien. En tout cas beaucoup moins souvent, avec beaucoup moins de plaisir, et en impliquant plus d’effort, de ma part, mais aussi de la part de mon partenaire.

Et je pense que cela est en partie dû à la pression sociale que j’ai pu subir à chaque étape de ma vie. Sans être une problématique dramatique dans mon quotidien, cela reste assez dur pour mon couple, et pour mon bien-être.

En soi, j’adore le sexe. L’activité, le concept, la libération que cela représente… J’y pense souvent, et je suis souvent excitée. Ne pas pouvoir réellement et pleinement avoir des relations sexuelles me frustre donc d’autant plus.

Je pense que la sexualité est un sujet important à aborder, complexe à étudier et à comprendre. Et je trouve qu’on en parle beaucoup dans les médias mainstream, la musique, les films, les séries, les émissions de télévision… mais qu’on n’y comprend pas grand chose.

J’ai grandi avec une double culture et une approche différente du sexe

Ma réalité, je ne l’ai jamais vue à la télévision, je n’en ai jamais entendu parler, et pourtant je n’arrive pas à croire que je suis la seule à vivre cela. J’ai grandi avec une double culture et j’ai eu une approche du sexe totalement différente de pas mal de jeunes femmes françaises. J’ai une culture occidentale, avec une exposition constante au sexe, à l’amour, au corps des femmes (et un peu à celui des hommes aussi).

Du coup, j’ai eu accès à l’éducation sexuelle, à la liberté de choisir son conjoint, seulement parce qu’on l’aime, pas en fonction de sa nationalité, de sa religion ou de sa carrière. Une culture occidentale à base de Sex and the city, d’histoires mettant en scène des lesbiennes, des homosexuels, des gens qui se travestissent, des gens qui baisent.

Mais j’ai aussi grandi avec une seconde culture plus traditionnelle, où les relations hommes-femmes sont différentes. Où il y a moins d’ambiguïté, car il y a des codes qui relèguent le sexe à la deuxième partie de la vie, celle où l’on est marié·e.

Une culture où l’on ne parle JAMAIS de sexe quand on est ado, à part pour dire qu’il ne faut pas en parler, encore moins le pratiquer. Où l’on peut / doit / devrait garder son innocence (qu’est-ce que ce mot peut bien vouloir dire ?) jusqu’à ce que quelqu’un de très gentil vienne prouver aux parents, aux frères, à la communauté, qu’il en vaut la peine, qu’il fera attention, qu’il sera « un bon mari ». Là, on peut baiser, en parler, et vivre sa sexualité pleinement.

Deux cultures, une richesse et une souffrance

Il n’y a pas une culture meilleure que l’autre. Ce sont juste des manières différentes de fonctionner.

Et là, je prends le risque de parler au nom de toutes les filles à double-culture. C’est très facile d’intégrer, de jumeler, comme des siamois pathologiques, consciemment ou inconsciemment ces deux aspects. De ne former qu’un seul mélimélo qu’on appelle soi, et dont on est, dont je suis, très fière. Mais parfois, les deux sont si incompatibles, que cela crée de la souffrance.

J’ai dû commencer à me masturber vers 10 ans, sans réellement jouir. Je ne me rappelle plus quand cela est arrivé. 13 ans ? 14 ans ? Bien sûr je n’en ai JAMAIS parlé à PERSONNE. Même pas à mes meilleures amies. Je n’ai embrassé aucun garçon jusqu’à mes 15 ans.

Quelque temps après, j’ai rencontré « l’homme de ma vie », avec qui j’ai décidé d’attendre le mariage pour faire notre première fois. On ne s’est pas touchés pendant deux ans (Relations MSN, tu connais…). Pendant toute cette période, il était comme un prince charmant sans pénis. Mon rêve.

Ma première relation sexuelle

Un été, vers 17 ans, on se frottait comme des malades dès qu’on se voyait, il est allé à l’hôpital pour cause de « couilles bleues » parce qu’on passait notre temps à s’exciter, sans réellement aller au bout.

Pendant tout mon lycée, on était ensemble sans l’être. À 18 ans, on décide de sérieusement former un couple et du coup, de le faire quand même, car c’est sûr qu’on va se marier de toute façon, hein ? Allez, mets la capote.

Ça a pris un an. Un an de vaginisme, de douleurs, d’essais, de frustrations. Et un jour on a un peu (beaucoup) forcé et ça y était.

Mais après coup, j’ai ressenti une des plus grandes douleurs que je pourrais connaitre dans ma vie. C’était même pas que physique, c’était en moi. C’était comme si on venait de m’annoncer la chose la plus triste qui puisse arriver dans le monde et que mon chat était mort en même temps. Et j’avais même pas de chat. Je ne me doutais pas que ça deviendrait une habitude.

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On n’est pas restés ensemble. Je l’ai quitté et j’ai encore rencontré l’homme de ma vie. On a fait l’amour, beaucoup. Mais je faisais toujours des crises d’angoisse. À chaque fois. Dès que l’on finissait notre affaire, je faisais des crises plus ou moins grosses, avec beaucoup de pleurs et d’incompréhensions.

Je ne voulais plus de relations sérieuses

Je l’ai quitté, j’ai rencontré l’homme de ma vie… Vous comprenez le principe, c’est arrivé plusieurs fois. Jusqu’au moment où je suis partie vivre à l’étranger et que j’ai décidé que je n’avais plus envie de relations sérieuses. Pas d’homme de ma vie. Juste des hommes gentils. Alors j’ai baisé beaucoup. Et c’est ici qu’intervient mon « peut-être trop » du début.

Je pleurais toujours après l’acte, parfois très fort. Je n’avais pas particulièrement honte, je prévenais mes partenaires à l’avance, ils ont tous été compréhensifs, patients, gentils. (Ne perdons pas espoir dans le genre masculin !).

Puis j’ai rencontré mon partenaire actuel. L’homme avec qui j’aimerais beaucoup faire ma vie. Un amour plus sain, plus abordable et qui fait du bien plus longtemps, plus chaud et plus doux surtout. Un amour plus sincère. Et là, j’ai l’impression que je ne sais plus faire l’amour.

Je sais que je devrais faire une thérapie

J’ai ENFIN trouvé un équilibre émotionnel. Car oui, c’était bien ça le souci, toutes ces relations bien trop fortes, ou beaucoup trop légères.

Même si je ne regrette rien, même si je ne pense pas avoir fait quelque chose de mal, j’avais clairement besoin de trouver un équilibre pour me sentir sincèrement heureuse dans une relation romantique.

Donc tout va bien. Non ? Non, pas du tout ! J’ai peur de baiser. J’en ai une envie folle, je suis toute nue à côté de lui, et je bloque. Je ne peux pas, je ne bouge plus. Hier, j’ai même fait un peu de vaginisme après presque 10 ans sans en avoir eu l’expérience.

Je sais que ma solution est de travailler sur toutes ces facettes de ma vie et de ma culture, qui ne s’emboitent pas correctement. Que je devrais faire une thérapie. Mais avant ça, je voulais pousser un coup de gueule.

J’en ai marre de voir dans les médias des ados plein d’hormones qui ne pensent qu’à ça, qui sont autant à l’aise avec l’idée. Moi j’ai passé le lycée sans faire l’amour, en ne voulant pas faire l’amour en fait, et je me serais sentie très bien si on ne m’avait pas autant répété que je devais en avoir envie, que c’est comme ça, quand on est ado, on nique.

J’en ai marre de voir que l’on parle de baisse de libido surtout pour les femmes qui ont eu des enfants. Alors qu’il y a aussi plein de femmes sans enfants qui n’y arrivent plus. Et que cela peut s’expliquer par tant de choses différentes et notamment par l’environnement, le conditionnement, la société et ses codes.

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Parfois, je ne baise pas pendant deux, trois, quatre mois

J’en ai marre qu’on n’entende pas parler des problèmes de sexualité des personnes religieuses, ou du moins élevées dans un contexte religieux. Est-ce que croire en Dieu empêche de niquer ?

J’en ai marre de voir en 2019 presque seulement des scènes de sexe où le mec a une érection bien puissante et la fille mouille comme une fontaine juste en le regardant, sans préliminaire rien, woop ! Le pénis glisse directement dans le vagin, dans les positions les plus improbables.

J’ai parfois les larmes aux yeux quand je vois un couple en action à la télévision, parce que ça parait si naturel. J’en ai marre qu’il y ait encore des articles sur « le bon nombre de fois par an / mois / semaine / jours / heure » pour avoir des relations sexuelles dans un couple.

Parfois, je ne baise pas pendant deux, trois, quatre mois. Et même si pour mon couple c’est un problème, je suis sûre qu’il y a plein de couples qui peuvent bien le vivre.

Je sais qu’il existe des émissions, blogs, podcasts et autres médias plus équilibrés et réellement éducatifs sur ces questions.

Mais ça n’empêche, que quand on a 28 ans, qu’on est heureuse dans son couple mais qu’on n’a jamais réussi à faire l’amour normalement sans en souffrir, et qu’on arrive plus à le faire correctement depuis plus d’un an, je vous assure que cette injonction à être libérée sexuellement et ce sentiment de ne pas se reconnaître dans les histoires des autres, c’est une douleur en plus à affronter tous les jours.

Ce témoignage t’a interpellé·e ? Viens en parler dans les commentaires !

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Le dernier commentaire

29 Août 2019, à 18:29
@Syborg je suis d’accord avec toi, sous couvert de liberté sexuelle, j’ai le sentiment qu’il y a une obligation sexuelle.
Pour skins perso j’ai pas aimé, j’ai trouvé ça mal joué, sexiste, bourré d’injonctions pour les femmes comme pour les hommes et complètement à côté de la plaque sur les problèmes psychiques qui se jouent (souvent) à l’adolescence. Par contre une de mes copines m’a dit que j’étais passé à côté, que c’était super et qu’il fallait le voir un peu « de loin » donc un partout la balle au centre
 
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