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À bientôt 30 ans, j’ai fait un gâteau seule pour la première fois…

Jusqu'à très récemment, Apolline, qui flirte avec la trentaine, n'avait jamais fait de gâteau. Une première expérience qui lui a permis de se poser quelques questions sur son éducation et ses valeurs féministes.

Temps de lecture : 4 minutes

Aujourd’hui, j’ai fait un gâteau pour la première fois. Oui, tu as bien lu : à bientôt 30 ans, je n’avais jamais réalisé de gâteau toute seule. Et pour tout te dire, ça m’a inspiré pas mal de réflexions (outre le fait que ce gâteau vegan sans gluten soit particulièrement bon – bien que beaucoup trop cuit – pour une première fois).

J’ai grandi dans une famille « Éducation Nationale » où l’intelligence théorique et la connaissance étaient très valorisées. Grâce à cela, j’ai très vite pris un plaisir immense à lire et apprendre de nouvelles choses, à accumuler les connaissances. L’Histoire, les sciences, les animaux, tout me captivait… sur le papier.

Ma curiosité naturelle et ma mémoire photographique ont fait de moi une intello à lunettes, première de la classe dans beaucoup de domaines. Néanmoins, je passais dernière du classement dans les activités sportives ou même manuelles : je SAVAIS comment faire, mais le corps ne suivait pas. On ne m’avait jamais permis d’expérimenter.

En avance et à la fois en retard pour mon âge

Ainsi, si scolairement parlant j’étais en avance sur mon âge, j’étais clairement en retard concernant mon autonomie. En maternelle, des bonhommes tristes attestaient de mes piètres capacités en découpage (système de notes alternatif assez culpabilisant, mais ce n’est que mon avis).

J’ai porté des chaussures à scratch bien au-delà de l’âge requis. J’ai pu utiliser un couteau à l’âge de 10 ans, incapable de couper ma viande seule avant.

J’ai mis des semaines à réaliser mon porte-clefs lumineux en cours de Technologie, en me cramant au passage les cheveux au fer à souder. J’ai appris à faire du vélo mais ne suis pas remontée en selle après mon premier accident – je n’avais pas appris à tomber.

Je n’ai pas appris à faire du ski avant ma première classe de neige (13 ans, un âge idéal pour s’étaler à l’arrêt devant toute sa classe), et je n’ai jamais su jouer au tennis ou faire du roller.

Aujourd’hui, à presque 30 ans, je n’ai pas le permis de conduire, peu rassurée par mes capacités à ne pas écraser un piéton.

Une éducation « dans l’angle mort du féminisme »

En réalité, fille de baby-boomers, je pense avoir été élevée dans l’angle mort du féminisme.

Du côté des hommes, il était encore rare qu’un père né dans les années 1950 apprenne à sa fille à faire du foot ou à bricoler (le mien était pourtant très sportif).

Du côté des femmes, certaines ont rejeté les « travaux ménagers » obligatoires durant leur enfance et leur adolescence, et ont refusé d’inculquer ces « passe-temps » à leur progéniture en robe à smocks.

À la place, mes parents m’ont donc appris à développer mon esprit critique et mes connaissances afin de trouver un travail et d’être indépendante financièrement. Mais si, comme l’expliquait Simone de Beauvoir, l’indépendance financière est une condition sine qua non au bien-être et à l’épanouissement de tout adulte quel que soit son genre, cela ne suffit pas.

Il me semble que je ne suis pas la seule jeune adulte issue d’un milieu privilégié à avoir débuté des études sans savoir quoi faire de mes dix doigts, et qui, plusieurs années après, se fait réchauffer un plat surgelé le soir après une journée intellectuellement enrichissante. Que celles dont les notions de bricolage ne se limitent pas au montage de meubles en kit me jettent la première pierre.

La « crise du faire », ou l’envie de créer de mes mains

Je crois que je suis en plein dans ce que j’appelle « la crise du faire ». Faire soi-même son pain, ses bougies, son potager en permaculture et délaisser progressivement le monde de l’abstraction, des idées et des chiffres pour le réel, le tangible, le sensoriel. Je vois tant d’ami·es autour de moi quitter les tours de la Défense et leurs costumes/tailleurs pour une toque de boulanger, pour lancer une marque de bijoux ou organiser des ateliers de broderie.

Je dois avouer que, durant des années, ne pas savoir cuisiner et ne pas être une fée du logis était presque devenu pour moi une fierté. Je ne faisais pas ce qu’on attendait de moi en tant que « fâââmme ».

À lire aussi : Le jour où j’ai renié mes convictions féministes… à mon insu

En réalité, j’étais restée une enfant qui, au lieu de dépendre de ses parents pour les tâches ménagères, dépendait de la société de consommation, de l’uberisation, de ce même système qui exploite et précarise les femmes en les enfermant dans un rôle trop petit pour elles. Au nom de mon féminisme supposé, je profitais de mes sœurs.

Faire des gâteaux sans pour autant renier mes idées féministes

Alors oui, le réseau social Pinterest aurait fait bondir les féministes de la première heure ; mais je suis certaine qu’il ne s’agit pas d’un retour en arrière. Car il ne s’agit pas de nous tourner vers des activités dites féminines ou au contraire de les éviter à tout prix du fait de l’image que nous en avons : dans ces deux cas, nous confirmons les stéréotypes de genre.

Car bien que cela soit beaucoup plus difficile une fois adulte (comme beaucoup de choses, dont apprendre une langue étrangère et se mettre à la guitare), aujourd’hui nous avons le choix d’aller vers ce qui nous fait du bien. Nous avons le choix de faire de la menuiserie ou de la pâtisserie, ou les deux mon capitaine. De développer notre créativité là où le désir nous porte, en faisant valdinguer les idées reçues. Et en cramant des gâteaux.

Et toi, quelles sont les activités que tu n’as découvertes que tardivement ? Est-ce que tu traverses aussi une « crise du faire » comme Apolline ? Viens en parler dans les commentaires !

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Le dernier commentaire

13 Fev 2020, à 13:07
@adita j’ai volontairement mis de côté la question du bricolage parce qu’on ne m’a jamais non plus appris à bricoler tout simplement parce que mon père ne savait pas le faire et n’avait aucune intention de bricoler (et ma mère non plus, alors qu’elle avait clairement davantage d’aptitudes manuelles que mon père). Du coup, le privilège de classe , je le vois plus dans le bricolage que dans la cuisine (et encore mes parents ne faisaient pas vraiment appel à des services extérieurs pour le bricolage, ils louaient un appart point). En revanche je peux te dire qu’aujourd’hui ne pas savoir bricoler est une vraie faiblesse (et non il n’est pas si facile d’apprendre) et que vu le prix des travaux, j’aurais bien besoin financièrement de pouvoir m’en passer. Concernant la sororité et l’exploitation d’autres femmes moins favorisées socialement, je suis entièrement d’accord avec toi et à titre personnel je suis contre toute forme d’appel à des services pour ce qu’on peut faire soi-même (ménage, cuisine etc.).
 
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