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Entretien avec une médecin qui lutte contre le coronavirus

Diana Kadouch est médecin à l'hôpital Bichat à Paris. Elle te parle de son quotidien mouvementé pendant la pandémie de coronavirus, de ses peurs, des choses à faire pour aider les soignants, mais aussi de ce qu'elle envisage de faire quand tout ça sera terminé.

Temps de lecture : 10 minutes

Pour moi, Diana Kadouch c’est ma copine de collège à Nice, c’est les week-end passés ensemble à faire du cheval, c’est les cours de piano, c’est nos premières boums, et c’est aussi la première personne à avoir vu ma fille, seulement quelques heures après sa naissance, parce qu’elle finissait sa garde d’interne dans la maternité où je venais d’accoucher.

Diana et moi c’est des années d’amitié à distance, et une présence dans la vie de l’une et de l’autre malgré le temps qui passe à une vitesse folle.

Aujourd’hui, Diana est envoyée en renfort dans une autre unité de l’hôpital Bichat, où elle travaille initialement en tant que médecin nutritionniste dans un service d’endocrinologie, diabétologie et nutrition, tout en étant également médecin du sport. Un beau CV quoi.

Pandémie de Covid-19 oblige, elle travaille désormais dans l’unité des maladies infectieuses, le REB (Risques Épidémiques et Biologiques), où elle aide comme elle peut les urgentistes et les médecins réanimateurs, ceux qui sont « les vrais héros » selon elle. Laissant là toute notion d’ego, elle veut te parler de ce qu’il se passe vraiment là-bas, et de ce qui est mis en place pour sauver le plus de vies possible.

La mission de Diana ? Désengorger les urgences des hôpitaux

Dans le REB, Diana est en charge des patients qui ont été dépistés au Covid-19 mais qui, du fait de leur état de santé, peuvent quitter les urgences pour rentrer chez eux.

Ma mission est d’assurer le suivi de ces patients, de les appeler pour leur annoncer le diagnostic, le tout avec le plus de tact possible pour éviter des réactions qui peuvent être dramatiques chez certains d’entres eux. Je les revois ensuite en consultation physique pour évaluer leur état de santé au fil des jours.

Ces patients sont suivis médicalement grâce à l’application Covidom et ils doivent répondre à des questions plusieurs fois par jour sur l’évolution de leurs symptômes. En cas de signes inquiétants, le Samu les prend en charge et ils sont hospitalisés sans passer par les urgences, ce qui permet de désengorger ce service déjà bien saturé.

En théorie, ce système permet de suivre les patients à distance et de soigner le plus possible de personnes sans surcharger les hôpitaux. En pratique, les hôpitaux sont à bout de souffle et les soignants ont du mal à y faire face.

« La vague » aurait pu être plus faible

Ça fait des semaines qu’on attend qu’elle arrive, et ça y est, elle est là : la vague de patients contaminés en demande de soins urgents et vitaux déferle dans les hôpitaux. Mais ce qui est rageant pour les soignants, c’est qu’elle aurait pu être plus petite, plus contrôlable.

Le confinement aurait dû être mieux respecté et être plus rapidement mis en place, les élections municipales n’auraient jamais dû avoir lieu, la population n’aurait pas dû prendre le soleil dans les parcs. Malheureusement, à cause de tout cela, le nombre de patients contaminés explose et ce n’est pas un secret : les soignants ont énormément de mal à tout gérer.

Concernant les élections municipales, il n’y a pas un soignant qui n’a pas été offusqué du fait qu’elles soient maintenues. Le syndicat des internes de France de médecine a d’ailleurs attaqué l’Etat pour mise en danger d’autrui, avec demande de confinement total. Quel message a été envoyé auprès des soignants, dans le fait de maintenir ces élections ? C’était n’importe quoi.

Diana, comme nombre de ses confrères et consoeurs, est scandalisée par tout ça. Elle repense aussi aux manifestations des internes en médecine de 2019, où les futurs médecins, ceux qu’on qualifie aujourd’hui de « héros », se faisaient plaquer au sol et éborgner par les forces de l’ordre.

Elle me parle du manque de moyens flagrant, de la pénurie de masques, de pousse-seringues, de cotons-tiges permettant de détecter le Covid-19, mais aussi du manque de personnel, allant jusqu’aux infirmières qui ne sont pas formées en réanimation et qui doivent apprendre sur le tas pour faire face.

Tout ce qui se passe, toute cette crise, c’est en partie la faute du gouvernement. Il aurait pu agir plus précocement, car aujourd’hui nous n’avons plus de moyens.

Elle a peur pour ses proches, comme nous tous

De manière plus personnelle, ce qui lui pesait le plus avant que la vague n’arrive, c’était de ne pas savoir ce qu’elle allait pouvoir faire pour aider.

Maintenant que les choses se mettent en place et s’organisent, elle n’a plus peur du Covid-19. Elle sait ce qu’elle a à faire, quelles sont ses missions, elle sait comment elle va pouvoir être utile et aider.

À présent, si elle a peur, c’est pour ses proches, pour ses parents, pour sa famille. Elle ne peut pas s’empêcher de faire des « transferts » quand elle voit débarquer des patients du même âge que ses parents.

Avant la pandémie, je pouvais soigner les gens, je pouvais donner des traitements. Aujourd’hui, je ne fais plus que du symptomatique, puisqu’il n’y a pas de traitement existant pour cette maladie. J’imagine que si mes proches venaient aux urgences je ne pourrais pas les aider, le fait que je sois médecin ne changerait rien à la donne.

Elle sait que si ses parents devaient être amenés aux urgences en cas de contamination, en cas de choix éthique à faire,  ils ne seraient pas prioritaires pour être sauvés. Elle a peur.

Parfois, je me sens aussi coupable. Ces peurs dont je parle, je les ressens chez moi, en rentrant. Quand je suis à l’hôpital, c’est du « pilote automatique », comme un robot. Je réfléchis comme un médecin réanimateur, en faisant des choix rapides et efficaces. Etant à la base un médecin très empathique et proche de mes patients, me voir réagir avec froideur me surprend, mais je n’ai pas le choix.

J’ai du mal à appeler ma famille ces derniers temps, j’ai l’impression d’être « annonciatrice de très mauvaises nouvelles ». C’est dans ces moments-là que je regrette de ne pas être en couple ou en colocation, parce que j’aurais aimé pouvoir me décharger de tout ce que je peux ressentir face à tout ça, à quelqu’un d’autre qu’à un membre de ma famille. Je voudrais bien pouvoir les épargner un peu.

La situation est dramatique, et il faut en prendre conscience

Selon Diana, la population générale doit être rassurée, parce que la majorité de ceux qui contractent le Covid-19 iront bien, tout le monde ne va pas mourir.

Mais il est aussi important d’expliquer ce qu’il se passe, pour que chacun prenne conscience que ce virus n’est pas « juste une grippe », et qu’il est bien plus grave.

Il a pu être constaté que tant que la population ne comprenait pas l’urgence de la situation, le confinement, par exemple, n’était pas respecté. Maintenant, il l’est davantage, même si ce n’est pas encore bien pris au sérieux par tout le monde. Diana le répète :

Il n’y a pas de vaccin, il n’y a pas de traitement contre le Covid-19. La seule solution pour l’instant, c’est le confinement. Ce n’est pas pour la population des jeunes que c’est dangereux, c’est pour leurs proches. Il faut qu’ils fassent ce sacrifice du confinement pour protéger les autres. Il faut dramatiser la situation pour que les gens comprennent que c’est dangereux.

Le Covid, c’est une maladie létale. Pour les jeunes, c’est comme avoir une arme, et la seule solution pour ne pas s’en servir, c’est de rester chez soi. C’est à cette population jeune de décider s’ils veulent être une arme et décimer une partie de la population, ou s’ils veulent faire office de traitement et rester chez eux. C’est un choix à faire. Pas pour soi, mais pour les autres.

La réalité malheureusement dit-elle, c’est que le confinement n’est pas encore assez appliqué.

Quand je suis sur la route de l’hôpital en voiture, je vois beaucoup trop de gens dehors, en train de se promener, de faire un jogging, alors qu’ils devraient rester chez eux pour le bien de tous.

Elle ajoute :

 On les reconnait les vrais joggers. Ils sont dehors à 6h du mat, ils ne font pas ça entre midi et deux en étant tout rouge à cause de l’effort soudain qu’ils n’ont pas l’habitude de pratiquer.

Pour nous soignants, voir tous ces gens dehors alors que ce n’est pas un besoin vital, c’est une insulte.

L’urgence de la situation n’est pas assez comprise par la population

Elle pense que l’effet boule de neige n’est pas bien compris. Par exemple, pour ceux qui font un footing, ils se disent qu’ils sont seuls, qu’ils ne parlent à personne, et qu’ils ne mettent personne en danger.

Mais pour Diana, leurs actions provoquent d’autres actions chez les autres :

Le fait d’aller jogger, c’est donner le message à son voisin que les choses ne sont pas si graves. Le symbolisme de l’action a des conséquences, qui ne sont pas comprises par une partie de la population.

A ceux qui continuent leur vie comme si de rien n’était, elle leur demande :

Le personnel médical n’arrive plus à faire face, comment peut-on dire que « sortir, ce n’est pas grave » ?

La colère est là.

Pandémie de coronavirus : elle ne pensait pas qu’elle vivrait ça dans sa carrière

Diana avait envisagé un jour peut-être d’être confrontée à une guerre, de voir des épidémies ravager des populations, mais dans des espaces ciblés. Elle n’avait jamais envisagé de connaitre une pandémie d’une telle ampleur dans sa jeune carrière de médecin.

Elle se souvient de ce qu’elle pensait au début de ses études de médecine :

Je voulais être docteur parce que j’avais cette intuition que je devais être quelque part dans ma vie, à un moment donné, à un moment où on aurait besoin de moi. C’est aussi pour ça que je voulais être dans une grande ville, parce que je savais qu’un jour ou l’autre, ce moment allait arriver.

Il n’y avait rien d’héroïque ou d’egotique dans cette réflexion, elle savait seulement qu’elle voulait faire partie d’un groupe de petites mains qui sert à un grand mouvement, à une grande vague. C’était assez prophétique, au vu de la situation.

Les politiques et leur manque de lucidité

Elle reproche aux politiques d’avoir minimisé ce qui allait se passer. Le fait d’avoir martelé les médias avec le fait que le Covid-19 n’était « qu’une petite grippette » n’a fait qu’accentuer le manque de considération autour de cette crise.

La population n’a pas pris au sérieux l’épidémie avant qu’elle ne devienne pandémique, et les politiques n’ont pas joué leur rôle. J’aimerais bien que la fonction de chacun soit remis à sa place, les politiques avec les politiques, les médecins avec les médecins. Les politiques ne devraient pas émettre d’avis médical et le transmettre à la population, sans avoir concerté suffisamment le personnel soignant qui est au coeur de la situation.

Sans rentrer dans le débat de la chloroquine, elle me dit ne pas comprendre qu’on puisse entendre les avis et parfois même appliquer les recommandations de ceux qui ne sont pas légitimes pour en parler.

Quand j’entends des politiciens, des chanteurs, des rappeurs, des acteurs ou peu importe, toutes ces personnes dont le métier n’est pas de chercher un remède, émettre un avis et prodiguer des recommandations, ça me fait hurler. Que chacun reste à sa place pour que les médecins, les scientifiques et les chercheurs puissent faire leur boulot, dans les règles.

La population peut aider les soignants

A notre échelle, bien évidemment. A part rester chez soi, et se confiner, on peut aussi donner son sang par exemple.

Elle m’explique que certains patients ont besoin d’oxygénation par membrane extracorporelle, aussi appelée ECMO,  qui est une technique pour aider le coeur et les poumons des patients en réanimation, si leurs organes ne leur permettent plus d’assurer un échange gazeux nécessaire à leur survie. Et pour ce faire, les hôpitaux ont besoin de sang.

N’hésites pas à consulter le site du Dondusang.fr pour trouver toutes les informations nécessaires, ainsi que les précautions à prendre.

J’adore entendre les applaudissements tous les soirs. Mais je préfèrerais quelqu’un qui ne se met pas à la fenêtre, mais qui respecte vraiment les mesures de confinement. C’est vraiment de ça dont les soignants ont besoin, que vous restiez chez vous.

Elle suggère également de se rendre sur le site internet enpremièreligne, pour que ceux qui le souhaitent puissent aider à leur échelle. Le site est victime de son succès, et il rencontre parfois quelques petits problèmes de connexion. Néanmoins, il est utile de s’y rendre si on pense pouvoir être utile.

Si je devais vous demander quelque chose, ça serait de soutenir ceux qui soignent, de ne pas rentrer dans le jeu des complots gouvernementaux et scientifiques, de faire confiance à ceux qui font tout pour sauver des vies, et de ne pas oublier que toutes ces personnes qui passent leur temps à soigner les autres ne sont que des humains, avec leurs limites.

Elle n’oublie pas de remercier les entreprises qui livrent des repas au personnel hospitalier, c’est vraiment appréciable dans tous les services.

Des tonnes de nouvelles envies pour la fin de la pandémie

Comme nous tous, elle attend la fin de cet épisode avec impatience. Amatrice de sports extrêmes (dont je ne citerai pas les noms sinon sa mère va paniquer en lisant cet article), elle compte bien passer son permis ULM à la fin de tout ça, mais aussi remonter sur sa moto et faire des stages de voile et de régate.

Et peut-être même adopter un chien, qui sait.

A la fin de tout ça, j’aurai besoin de prendre l’air je pense, de prendre le large, d’être dehors et de ne plus penser à la médecine pendant quelques temps.

La pandémie me permet de faire le point sur mes choix, sur ma vie après deux années médicalement compliquées d’un point de vue personnel.

L’après-Covid sera axé sur le grand air et le temps à prendre pour soi et ses proches, puisqu’elle prend terriblement conscience de la courte durée de la vie.

Pour l’instant, je suis contente de pouvoir être seule même si la solitude me pèse. Mais je me rassure en me disant qu’au moins comme ça, je ne peux contaminer qui que ce soit. Pas de contacts, pas de contamination, c’est aussi simple que ça.

Son Instagram, un compte à suivre

Quand elle le peut et qu’elle en a le temps, elle publie des story très intéressantes sur ce qui se passe en interne à l’hôpital, te raconte sa journée, fait des face cam réguliers avec ou sans masque selon l’endroit où elle se trouve.

Mais elle propose surtout un décryptage nécessaire des informations sur le coronavirus, pour nous aider à y voir clair et à ne pas céder aux théories du complot qui circulent aussi facilement que les MST de Donald Trump.

Elle essaye de ne pas donner d’infos trop anxiogènes, veut s’en tenir aux faits scientifiques, pour informer le plus possible ceux qui veulent l’être.

Je ne prétend pas être une influenceuse de la médecine, j’essaye seulement de faire passer des informations cruciales avec le plus de bienveillance et d’empathie possible.

Très personnellement, je suis son compte avec assiduité, et je partage à mes proches certaines infos qui peuvent les concerner. Pour moi, c’est un vrai compte d’utilité publique, et je dis pas ça parce que c’est ma copine, je te vois venir.

Je ne partage pas certaines informations, pourtant vraies, qui peuvent me sembler anxiogènes. Je pense qu’il y a une limite d’utilité pour le grand public de tout savoir.

Sois donc rassurée, tu ne devrais pas suffoquer en regardant ses stories.

Si je témoigne, ce n’est pas pour attirer la lumière vers moi, mais pour montrer ce qu’il se passe réellement au sein de mon hôpital que j’essaye d’aider autant que je peux. Je veux surtout saluer le courage immense des urgentistes et des réanimateurs qui sont en première ligne, qui n’en peuvent plus, qui manquent de tout, de moyens comme de sommeil.

Quant à moi, je sais qu’après tout ça avec Diana on ira se boire des coups pour oublier le confinement, oublier la pandémie, parler d’avenir et de conneries, loin de tout ça.

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Le dernier commentaire

2 Avr 2020, à 21:53
Ce genre de truc, par exemple (l'auteur du tweet est député et dit avoir vérifié l'info auprès de la RATP) : apparemment une photo d'un quai de gare du nord ce matin, rempli de salariés qui sont obligés d'aller travailler parce que nos dirigeants nous moralisent à coup de rester chez vous mais refusent d'arrêter les productions non essentielles à la vie du pays pendant une crise sanitaire.

Y a aussi les entrepots amazon, qui ont continué de fonctionner alors que les mesures de sécurité ne pouvaient pas y être respectées. Résultat, des gentes sont tombés malades.
 
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