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La vraie vie des femmes entrepreneures

La vraie vie des femmes entrepreneures

Est-ce que c'est plus dur de créer son entreprise quand on est une femme ? Quels sont les obstacles spécifiques que l'on peut rencontrer ? Et comment fait-on pour les dépasser ? Voici un article pour tenter de répondre à toutes ces questions.

Temps de lecture : 4 minutes

La semaine dernière, en zonant faisant de la veille sur Twitter, je suis tombée sur un thread très intéressant. Aurélia Baranes y racontait toutes les embûches qu’elle a rencontrées en créant à 27 ans Serieously, un média pour les passionnés de séries.

Ce n’était pas la première fois que j’entendais des jeunes femmes entrepreneures parler de leurs difficultés, et ça m’a donné envie de creuser le sujet en discutant avec elle et son associée, ainsi qu’avec une autre cheffe d’entreprise.

L’histoire la plus marquante, c’est sans conteste celle de ces deux Américaines qui ont décidé de s’inventer un associé masculin. Lassées de devoir se battre pour obtenir ce qu’elles voulaient avec leurs prestataires et interlocuteurs, Penelope Gazin et Kate Dwyer ont créé une adresse email fictive avec un nom d’homme et l’ont utilisée pour échanger avec eux. Et la différence a été FLAGRANTE. Non seulement leurs demandes étaient satisfaites beaucoup plus rapidement, mais on leur demandait aussi si elles n’avaient pas besoin d’autre chose.

Bien sûr, l’entrepreneuriat est une course d’obstacle pour tout le monde (ce n’est pas Fabrice, le fondateur de madmoiZelle et Rockie qui te dira le contraire). Mais il semble que les femmes – et en particulier celles qui sont jeunes – rencontrent des embûches spécifiques.

Manque de crédibilité auprès des banquiers

La première étape lorsque l’on monte un projet entrepreneurial, c’est souvent d’aller chercher des financements. Et c’est là que les ennuis commencent. « J’ai eu beaucoup de refus de la part des banques », se souvient Chloé Blondel, « mais j’ai du mal à savoir si c’est parce que j’étais une jeune femme ou si c’était plutôt lié à la nature de mon activité ». L’entrepreneure a en effet ouvert en septembre 2014 La Pièce, l’une des premières salles d’escape game de Paris. Et à l’époque les banquiers avaient du mal à saisir le concept. 

Aurélie Baranes et son associée Allison Josepha ont elles aussi dû convaincre un banquier récalcitrant. « Il nous a demandé au début pourquoi on ne lançait pas plutôt un site beauté », se rappelle Aurélia. Un spécialiste des levées de fonds leur a aussi conseillé de « montrer leurs seins et faire de beaux sourires » pour convaincre les investisseurs. Un souvenir encore cuisant d’humiliation pour les deux entrepreneures.

Bref, dans le monde du business aussi (surtout ?) le sexisme et les représentations stéréotypées ont la peau dure. Et cela se traduit de manière très concrète : les femmes obtiennent moins de financements que les hommes. Le ticket moyen d’une levée de fonds en France pour les startups dirigées par des femmes est en effet de 1,5 million d’euros contre 3,2 millions pour les hommes, selon le baromètre StartHer-KPMG 2018.

Le client est roi, la cliente par contre…

Toutefois, ce n’est pas avec les financiers que Chloé, Aurélia ou Allison ont rencontré le plus de difficultés, mais bien avec des prestataires. Un comble quand on sait qu’elles sont leurs clientes…

C’est lors des travaux pour aménager son local que Chloé a le plus constaté le sexisme ordinaire. Des artisans qui s’adressent uniquement à son chef de chantier et pas à elle, alors qu’elle est TRÈS calée en bricolage, d’autres qui refusent d’écouter ses suggestions et s’entêtent pendant plusieurs heures avant de reconnaître qu’elle avait raison, etc.

Sans parler des vendeurs des magasins de bricolage qui ont l’air surpris qu’elle sache exactement ce qu’elle est venue chercher dans la boutique.

Chez Serieously, média en ligne oblige, c’est plutôt du côté du développement web que les choses ont été compliquées. Les deux femmes ont en effet fait appel à une société extérieure pour développer leur site internet. « Quand tu es une femme, chaque demande devient une plainte. Et il suffit d’ajouter un homme dans la boucle pour que ça redevienne une demande », note Allison.

« Pas plus tard que cette semaine, on a demandé à l’un de nos employés de jouer le rôle d’associé pour débloquer une situation lors d’un call avec un prestataire », ajoute Aurélia. Une perte de temps et d’énergie pour les deux associées qui ont aussi remarqué la difficulté éprouvée par certains hommes à reconnaître leur ignorance sur un sujet.

En faire deux fois plus qu’un mec

La relation avec les clients posent d’autres défis. Par exemple, Chloé a parfois dû gérer des clients qui faisaient des réflexions sexistes ou des remarques déplacées à ses employées (toutes des femmes).

« Hier par exemple, on accueille une équipe en leur disant que les énigmes de la salle sont basées sur la logique. L’un des joueurs répond : « ah, bah ça tombe mal, on a des filles dans l’équipe ». Ça arrive tout le temps et ce n’est pas simple de savoir comment réagir dans cette situation parce que recadrer la personne peut jeter un froid et derrière on a des mauvaises critiques en ligne ».

La jeune femme fait aussi très attention à sa tenue lorsqu’elle va rencontrer des employés de collectivités locales susceptibles de faire appel à elle pour créer des escape games événementiels. « Je sais que je vais devoir en faire deux fois plus qu’un mec pour convaincre », explique-t-elle.

Au-delà des vêtements qu’elle adapte à son agenda de la journée (sweat-baskets quand elle va sur le chantier, et veste élégante quand elle rencontre des clients ou investisseurs), Chloé essaye aussi de bosser quand c’est possible avec des prestataires femmes. « C’est rare d’avoir des femmes dans ce milieu là, donc je me dis qu’elles ont potentiellement plus galéré pour y arriver et donc qu’elles sont peut-être un peu meilleures que les autres ».

« Lancez-vous ! »

Ce qui a aidé Aurélia et Allison, c’est d’abord de comprendre que certains obstacles qu’elles avaient rencontrés étaient directement liés au fait d’être des jeunes femmes. « Au début, on se remettait en question, en se demandant si on avait fait quelque chose de mal. Aujourd’hui, on a appris à être plus procédurière avec nos interlocuteurs (cahier des charges précis, calendrier, etc) pour éviter les mauvaises surprises ».

Si les deux associées se demandent parfois où en serait Serieously dans son développement aujourd’hui si elles avaient été des hommes, elles ne regrettent pas un instant de s’être lancées dans l’aventure. « Plus il y aura des femmes qui se lanceront mieux ça se passera », assure Aurélia qui précise aussi que le secteur du digital est encore très masculin. « Si on peut faire évoluer les mentalités dans ce domaine, ça sera avec plaisir ». 

« Si j’avais su tout ça avant, je me serai lancée quand même ! », assure Chloé. « J’aime bien l’idée de challenge, de me battre pour prouver que c’est possible. C’est aussi ça qui rend l’aventure intéressante ».

Pour aller plus loin :

Tu as lancé ou tu es en train de lancer ton entreprise ? Quels obstacles as-tu rencontrés ? Tu as des conseils à donner ? Viens m’en parler dans les commentaires !

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Le dernier commentaire

16 Fev 2019, à 19:31
Bonsoir tout le monde !
D'abord merci Rockie pour cet article important, et à tous les commentateurs qui enrichissent le sujet et montrent à quel point il est touffu. J'espère ne pas vous perdre dans les quelques rebonds que je voudrais faire.

De l'échec

C'est certain que jouent une culture et une éducation à l'échec comme expérience vs tare, mais il y a une grande partie de caractère personnel aussi. On parle à tort et à travers de la "mentalité" spéciale des entrepreneur(e)s comme si c'était une forme de génie ; c'est exagéré, mais c'est vrai qu'il y a une pente naturelle
a) à se remettre en question de fond en comble à chaque embûche
b) à prendre chaque embûche comme une opportunité de faire mieux / autrement

Je suis plutôt b) sans que mon éducation ou ma culture ait fait grand-chose pour cela (enfin je crois) : j'ai toujours eu des facilités scolaires et zéro échec avant de rentrer dans la vie active. Et encore, ces échecs pouvaient aisément être interprétés sur tout le spectre du positif au négatif car chaque situation était complexe à sa manière. Le simple choix de vocabulaire pour décrire une situation la qualifie, mais ce n'est pas une vérité et on l'oublie trop souvent.
Après, cet exercice de "tourner les choses" de façon constructive peut devenir un mauvais réflexe : j'ai eu l'impression désagréable , après plusieurs "échecs", de ne plus savoir si j'étais capable de juger objectivement d'une situation ou d'un choix tellement j'étais conditionnée par ce modèle de "ne jamais se laisser abattre", ne jamais appeler un échec un échec... et un chat un chat. :ko:

Maintenant, quand un projet tombe à l'eau, je suis partisane d'envisager d'abord la version négative ("c'est un échec, donc je fais quoi ?") avant de disséquer la situation pour en ressortir le positif. Mais avec sérénité et spontanéité, sans se prendre la tête et faire cascader des conséquences jusqu'à la fin du monde !

Du sentiment de manquer de poigne

Le temps va faire son oeuvre :vieux:
Négocier un tarif horaire ou assumer un devis m'est complètement étranger, et dans un domaine où la plupart sont des indépendants qui cachent jalousement leurs tarifs, on ne peut que tâtonner. Au final, je me suis aperçue que la notion de cher ou pas cher, pertinent ou injustifié, variait avec chaque client sans qu'une règle ou une tendance s'en dégage. Cela m'a beaucoup détendue et aidée à faire passer ce que je considérais comme juste non pas comme un rapport de force à engager, mais comme un état de fait à prendre ou à laisser. Il y aura toujours des insatisfaits ! J'ai aussi l'impression qu'arrêter de chercher à plaire, à arranger (autant de traits perçus comme "féminins") me permet de m'affirmer en faisant concrètement moins d'efforts... Et au fur et à mesure que ça marche, on gagne naturellement en assurance !

Des conditions à réunir pour se lancer

Je vais rebondir sur ce que dit @Fab : toucher le chômage n'est pas une évidence, mais un privilège de rupture conventionnelle qui échappe à beaucoup d'employés, pour lesquels la création d'entreprise représente pourtant la meilleure chance de crever un plafond de statut et de revenus. Mon premier poste et activité salariée était vendeuse en boutique, au SMIC. Evidemment saignée à blanc par les charges de la région parisienne, je n'avais pour perspective que la responsabilité de boutique à 1800€/mois, 2 rangs au-dessus, 2 ans plus tard si tout se passait bien. Et après ? Je ne pouvais pas avoir de mi-temps ni de rupture conventionnelle, donc j'ai fini par poser une simple démission quand l'opportunité de diminuer mes charges (emménager avec qqn) s'est présentée. J'ai vécu 2 ans sur mes économies, quelques dépenses passées sur ma société, l'aide de mes parents et un peu de black. Parce que je ne suis plus "jeune" au regard des aides et financements, mon activité n'est pas "innovante" ni "solidaire" ni "environnementale". Et ça m'aurait em****dée de solliciter de l'argent en cochant seulement la case "femme". :annoyed:

La viabilité de l'idée est difficile à estimer. Si ce que vous voulez faire n'existe pas et nécessite de gros investissements (immobilier, manufacture, R&D, etc), c'est sûr qu'il faut se mettre des limites d'entrée de jeu. Si on parle de service, de surcroît dans un domaine où les choses fonctionnent au réseau et non à l'appel d'offre, il faut savoir laisser le temps au temps avant de plier bagage. Cela fait 2 ans que j'organise des événements professionnels sur le thé et j'entame aussi une partie consultance ; je pense que j'aurai une appréhension claire de mon futur(i.e. si je peux en vivre) seulement l'année prochaine -- le temps de connaître les bonnes personnes, faire mes armes (= de la merde discrètement et des arc-en-ciels très fort :taquin:), échelonner des cycles de rémunération très différents.

Des personnes qui ne comprennent pas

J'ai eu la chance d'avoir très très peu d'interactions sexistes. Même à mes débuts dans le café, les échanges étaient plutôt enthousiastes : enfin des jeunes, enfin des filles ! Cela ne veut pas dire que les contrats suivaient, mais au moins ça encourageait.
En revanche, le paradoxe suivant m'énerve : "pourquoi faire qqch de peu risqué que personne ne comprend quand tu pourrais faire qqch de très risqué que tout le monde saisit ?". Dans ma réalité : "Tu veux faire de la formation et des événements sur le thé ? Mais pourquoi tu n'ouvres pas une boutique plutôt ?" (arguments à l'appui bien sûr). Parce que j'ai plus de valeur à faire ce que je sais faire (enseigner) plutôt qu'à prendre un emprunt pour 3 ans de bail... Ce qui compte dans beaucoup d'yeux (masculins, féminins, proches, étrangers) est moins mon aptitude à délivrer un produit/service de qualité que ma capacité à faire quelque chose qui rentre dans un modèle établi. C'est un peu du désaveu passif-agressif : je ne discute pas ton projet, mais si tu faisais autre chose ? :facepalm:

Bref, pour résumer parce que c'est déjà très très long : je ne sens pas mes difficultés d'entrepreneuriat directement liées à mon sexe, mais plutôt au temps nécessaire pour me "faire un trou" alors que la vie continue de coûter un bras. Si sexisme (diffus et indirect) il y a , ce serait plutôt dans la branche enseignement / formation sur un sujet alimentaire, qui sont des domaines évoquant le "royaume féminin" alors même que la plupart des acteurs sont masculins (mais côté commerce et coaching, alors c'est bien). Au final, je prends le parti de l'usure visible : je fais ça, et ça aussi, et puis je suis encore là, haha tu ne peux pas m'éviter alors faisons affaire. :gnih:Mais c'est possible dans un petit milieu où tout le monde se connaît et la concurrence reste faible...

Bon courage à toutes et tous ! :thé:
 
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