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Je me suis épuisée à tenter d’être une féministe parfaite

Virginie a pu poser quelques questions à Fiona Schmidt, journaliste féministe qui revendique le droit d’être imparfaite dans son militantisme.

Temps de lecture : 4 minutes

La journaliste et essayiste Fiona Schmidt, qui a récemment publié Lâchez-nous l’utérus : en finir avec la charge maternelle aux éditions Hachette, a partagé une liste de ses paradoxes de militante féministe sur son compte Instagram personnel. Le but ? Se réapproprier le droit d’être imparfaite dans le combat pour l’égalité et ne plus avoir à s’excuser de « faire mal, trop, ou pas assez ».

Fiona Schmidt ne veut pas être un exemple, elle fait ce qu’elle peut

Il y a quelques jours, Fiona a publié une longue liste de tous les petits détails qui l’éloignent de la militante féministe « parfaite ». On y apprend qu’elle « donne globalement plus d’argent à Zara qu’aux associations féministes », qu’elle « condamne la grossophobie mais qu’elle flippe quand elle prend trois kilos », et que parfois elle « préfère lire Vogue que Virginie Despentes ».

Autant de petites choses qui la rendent « humaine », comme elle l’explique dans le texte qui accompagne la publication.

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Je suis féministe mais le féminisme ne suffit pas à me définir. Je suis féministe mais parfois j’aimerais penser à autre chose et parler d’autre chose et aussi qu’on me parle d’autre chose. Je suis féministe mais je suis épuisée par le devoir d’exemplarité livré avec l’étiquette comme un vélo est vendu avec des pédales. Je ne suis pas un exemple, je ne l’ai jamais été, je ne veux surtout pas l’être. Je fais ce que je peux, autant que je peux, du mieux que je peux, et il m’arrive de faire mal, trop, ou pas assez. Avant d’être féministe, je suis humaine. Je suis une spécialiste de la boulette, j’en fais des sublimes, je suis un peu l’Anne-Sophie Pic de la gaffe. J’apprends autant de mes erreurs que de mes lectures et des conversations avec des gens qui savent mieux que moi mais ne m’en tiennent pas rigueur. Je n’ai jamais appris quoi que ce soit avec quelqu’un qui me parlait comme si j’étais la cause de ses hémorroïdes. Je revendique le droit à la progression, à l’imperfection, aux tâtonnements, aux contradictions, aux nuances, au recul, à l’ignorance et même, à l’indifférence. Je n’ai pas d’avis sur tout, tout le temps. Parfois je préfère boire un coup que changer le monde. Je n’ai pas envie d’attraper un ulcère au cerveau parce que des centaines de gens se sont désabonnés de mon compte à cause de ceci ou de cela : ma valeur n’est pas indexée sur le nombre de mes abonné.e.s. J’existe en dehors des réseaux sociaux, et même lorsque mon existence n’est utile à personne, elle est légitime, et elle est précieuse. Prenez soin de vous, babes. Faites le vide. Dans une société qui vous contraint à avoir une opinion tranchée sur tout, tout le temps, ne penser à rien, c’est politique.

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Ce post, elle en a eu besoin pour relâcher la pression :

« Je me suis engagée fin mai en faveur de Camélia Jordana, dont l’intervention télévisée au sujet du racisme dans la police avait suscité des propos ignobles que j’ai condamnés. C’était le lendemain du meurtre de Georges Floyd, dont on ne parlait pas encore en France et qui m’a amenée à réfléchir aux problématiques du racisme ordinaire en France, que je n’aborde pas assez sur mes comptes IG et que les médias n’abordent pas du tout.

En même temps que je me renseignais sur un sujet que je connais mal notamment parce que je ne suis pas racisée et que mon point de vue est blanc par défaut, j’ai commencé à recevoir quotidiennement des centaines et des centaines de messages de personnes racisées qui témoignaient de leur expérience du racisme ordinaire, dont la plupart des personnes blanches n’ont pas conscience, nient ou minimisent.

J’ai commencé à les relayer sur mon compte, spontanément parce qu’il me semblait -il me semble toujours- que c’était mon devoir d’alliée de donner écho à ces paroles qu’on n’entend pas. Et plus je les relayais, plus j’en recevais, et plus je recevais aussi des messages racistes gerbatoires, mais aussi des messages de militantes féministes et/ou anti-racistes m’expliquant que ma démarche était condamnable pour une raison ou une autre.

Et l’accumulation de ces messages, qui absorbait l’intégralité de mes journées, ont fini par me paralyser le cerveau. Je ne dormais plus, je ne pensais plus qu’à ça : n’oublier personne, ne froisser personne, répondre à tout le monde, aborder le sujet dans toute sa complexité sans pour autant me l’approprier ni monopoliser la parole… Je culpabilisais de n’avoir pas tout lu, de ne pas tout savoir, d’être épuisée, de ne servir à rien. Et à un moment je me suis effondrée. Puis je me suis rappelée que j’étais humaine donc faillible. Ce rappel ne dispense pas de progresser, ça évite juste de se rendre malade. »

Relâcher la pression que les autres font peser sur ses épaules de militante féministe mais aussi celle qu’elle se met elle-même :

« On attend beaucoup [ des militantes ], c’est certain, et la plupart d’entre elles se mettent toutes seules une pression énorme -c’est mon cas, en tout cas. Être parfaitement inclusive, parfaitement renseignée sur tous les sujets, parfaitement réactive, parfaitement bienveillante, parfaitement pédagogue… Etre la version politique d’une licorne, quoi. Et ce 7 jours sur 7.

Tous les jours, je reçois plusieurs dizaines de messages de personnes qui souhaitent partager leur expérience de tel ou tel sujet que j’ai abordé sur mon compte perso ou sur @bordel.de.meres (son compte Instagram dédié à la charge maternelle, ndlr), m’envoyer des liens, me demander conseil ou qui me demandent carrément de prendre position sur tel ou tel sujet… Sans compter les reproches parce que je n’ai pas répondu à tel message ou telle question, ou que je n’ai pas pris position sur tel ou tel sujet, et bien sûr, les messages de haine des mascus que j’aimerais un jour imprimer sur du PQ…

J’ai souvent l’impression d’être Siri (ou Alexa, en l’occurrence…), alors que je suis un être humain. J’ai des limites, et je ne devrais pas en avoir honte. Je ne devrais pas être embarrassée de ne pas tout savoir, de ne pas tout bien faire tout le temps, d’avoir besoin de repos et d’insouciance moi aussi. »

Etre militante féministe, c’est avant tout être humaine

Pour Fiona Schmidt, les gens ne se rendent pas compte de l’investissement, personnel comme financier, que demande le militantisme. La journaliste demande plus de bienveillance et de reconnaissance pour celles et ceux qui essayent de faire bouger la société, même si tout n’est pas parfait  :

« Militer, ça coûte psychologiquement, parfois physiquement pour celles qui sont sur le terrain, mais ça coûte aussi financièrement.

Se renseigner coûte, puisque les livres et les abonnements presse sont rarement gratuits (normal, puisque ça représente un travail, souvent colossal, qui mérite salaire, comme tout travail).

Pendant qu’on milite, on ne gagne pas d’argent, on ne cotise pas pour nos retraites ni pour la Sécu, on ne perçoit pas un centime… et la plupart des militantes ne veulent surtout pas en gagner, comme si l’argent risquait de dévoyer leur cause. Alors que sans argent, on ne peut pas la faire avancer : l’argent n’est pas une fin en soi ni une valeur, c’est juste un moteur, s’il n’y en a pas, elle cale.

Il y a une différence entre l’opportunisme, dont la finalité est la rentabilité commerciale, où le féminisme n’est qu’un prétexte comme un autre pour faire fructifier une entreprise strictement personnelle, et la compensation financière pour un travail utile à la communauté.

Attendre d’une personne qu’elle soit renseignée et dispo H24 pour changer le monde gratos et avec le sourire, c’est une vraie violence, surtout quand on est soi-même persuadée que c’est normal. »

Le militantisme, un choix personnel qui mérite le respect

Pour Fiona, devenir militante est une décision personnelle qui mérite d’être encouragée, quel que soit le niveau de sensibilisation de la personne :

« Il existe sans doute autant [de définitions du militantisme] que de militantes… Le synonyme de « militante » que propose le dictionnaire me plaît bien : « actif.ve ». Être militante, c’est s’activer à son niveau et avec ses moyens pour réparer ce que l’on perçoit comme une injustice collective.

C’est important d’être cohérente, le plus possible en tout cas, mais le fait d’être cohérente ne devrait surtout pas interdire d’être nuancée, et de se réserver un droit à l’erreur et à la progression. »

Et toi, que penses-tu du post Instagram de Fiona Schmidt ? Penses-tu qu’il soit possible d’être une féministe exemplaire ?

À lire aussi : Comment éviter l’épuisement quand on est féministe ?

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Le dernier commentaire

7 Juil 2020, à 18:31
On parlait d'épuisement dans le féminisme, ben voilà, on y est... moi ça m'épuise réellement de lire ce genre de propos, @John. De lire qu'il ne faudrait pas tomber dans des extrêmes, qu'on gagnerait à écouter les hommes, à être plus pédagogues, à ne pas nous laisser envahir par nos émotions ou que sais-je. Ben écoute, le problème c'est que quand t'en prends plein la poire juste parce que t'es une femme oui, ça fait monter plein d'émotions en toi et c'est pas facile. Surtout quand on t'apprend dès petite à gérer tes émotions, à ne pas trop les montrer pour ne pas faire trop fillette, ou ne pas passer pour une hystérique.
Ca me semble tout à fait normal de ressentir des émotions fortes quand on subit du sexisme, je ne vois pas pourquoi on devrait s'en excuser. Donc moi ça me fatigue. J'ai même l'impression de moins bien réussir à respirer quand je lis ce genre de message.
Toute mes excuses alors, je n'avais aucune intention de blesser qui que ce soit. Et je trouve ta colère et ta fatigue totalement légitime, et je la comprend mieux du coup.

Et pourtant, je suis bien dans mes pompes, plutôt sure de moi, convaincue que le patriarcat est nocif pour les hommes également. J'ai plein d'hommes extraordinaires parmi mes proches, et j'apprécie la mixité de ce forum et les échanges sur le sujet du féminisme, que mon interlocuteur.ice soit un homme ou une femme.
Le problème n'est pas là. Le problème, c'est de se faire sans cesse reprendre sur la forme. On est trop émotionnelles ou pas assez, trop directives ou au contraire trop gentilles, trop extrêmes, trop sures de nous ou alors pas assez, bref, y'a toujours quelqu'un pour nous reprendre sur notre comportement en pensant que son avis "extérieur" sera forcément neutre. Or quand on parle d'oppression systémique, il n 'y a jamais de point de vue neutre. Il y a des oppresseurs et des oppressés, et chacun va s'exprimer en fonction de la catégorie dans laquelle il se trouve (je précise tout de suite : je ne parle pas d'un camp des "gentils" contre un camp des "méchants", mais d'un continuum au sein duquel il y aura des gens plus ou moins affectés par un système, et personne qui puisse se placer comme étant hors de ce système).
Donc quand tu dis :

Je pense que tu oublies cela. C'est sûrement facile pour un homme de parler à froid de sexisme. Ca ne l'est pas pour nous, et personnellement, je ne vais pas m'excuser d'être révoltée par certains sujets.
C'est sur que c'est toujours plus "facile" de parler d'un sujet quand on en est pas la victime directe, et qu'on est pas pris à la gorge par ses propre émotion au point où celà devient compliqué de réfléchir... Et justement c'est là où je trouve qu'un allié à sa place pour écouter, tenter de soulager, porter le message différemment, tenter de concilier les deux "camps", soumettre des approches différentes (avec le risque d'une approche maladroite du coup, mais il me semble qu'au final ça enrichi le débat et que ça améliore la compréhension de chacun)...

Je trouve qu'on voit assez bien cette différence de position dans ton exemple avec ta femme :

J'ai mis en gras ce qui est lié au vécu de ta femme, et souligné ce qui est lié à ton vécu. On voit bien que dans cette situation, ta femme a ressenti un certain nombre d'émotions. On est dans le vécu direct, l'effet immédiat qu'une telle situation peut avoir sur une personne. De ton côté, tu as été placé dans la position de l'observateur, celui qui peut analyser la situation et l'évaluer. Tu as pu le faire parce que ton cerveau était disponible pour ça, n'étant pas au centre de la situation. Ce n'est pas un reproche ; je pense que tu as effectivement adopté une posture d'allié là.
Quand une femme vit ce genre de situation, c'est beaucoup plus difficile de le prendre avec recul. D'ailleurs, combien d'entre nous se sont retrouvées à s'en vouloir après coup, de ne pas bien avoir réagi à une situation ? "J'aurais dû faire ceci", "j'aurais dû dire cela", "j'aurais pas dû xxx", etc. Souvent, après coup, on sait ce qu'on aurait dû faire. Souvent même, on savait avant, soit parce qu'on était renseignées, soit parce qu'on a déjà vécu ce genre de situation. Mais voilà, sur le moment, des fois, on freeze. Par exemple, je pense que la plupart des femmes violées étaient persuadées que ça ne leur arriverait pas à elle, parce qu'elles sauraient se défendre.

Cette injonction à prendre du recul, à mettre de côté nos émotions, à ne pas réagir trop fort, etc. elle est vraiment forte, et elle nous pèse.
Quand tu viens nous dire tout ça, 1) tu nous dis des choses qu'on sait déjà et 2) tu nies nos émotions, notre droit d'être en colère. Je ne vois pas en quoi ça fait avancer le schmilblik.
Justement l'objectif n'était pas du tout de nier les émotions, bien au contraire, c'était le sens de mon exemple. Ca me semble hyper important de les exprimer, de les écouter et de voir ce qu'on peut en faire. Là aussi, il me semble qu'un allié à son rôle à jouer.

En fait, ce n'est pas notre rôle d'éduquer les hommes là-dessus. Ca arrive qu'on le fasse, mais des fois on n'en a juste pas la force, et c'est un droit. Et avoir l'impression de devoir sans arrêt revenir aux bases parce que des gens n'ont pas cherché l'information par eux-mêmes ça peut être très frustrant.
Je te conseille vraiment de te promener sur ce forum et d'y lire les nombreux sujets traitant de sexisme, patriarcat & cie pour t'informer et d'ensuite, venir débattre et poser tes questions.
C'est le cas, même si je n'ai pas la prétention d'avoir tout lu :) Mais promis je vais continuer dans ce sens !

Je pense aussi qu'il y a un problème d'endroit : ce topic est lié à un article parlant d'épuisement dans le féminisme. Donc les gens qui passent par là s'attendent à parler de ça, pas à devoir expliquer les bases à un homme, aussi bien intentionné soit-il, ou à débattre sur la forme que devraient prendre les luttes féministes.
Tu marque un point. C'était juste une réaction qui pour moi était innocente et qui n'avait pas volontée à déclencher ce qui a pu se passer, bien au contraire !

Je crois vraiment en ta sincérité, je pense que tu ne penses pas à mal en intervenant ici. Et l'exemple avec ta femme montre que tu sais te comporter en allié. Cependant, je t'encourage vraiment à te renseigner plus sur le féminisme avant de venir t'insérer dans le débat.
Dernier truc : je pardonne volontiers la maladresse, vraiment. Mais il faut aussi comprendre que ce type de maladresse, dû à un manque de connaissance (ou d'intérêt) des luttes féministes, on y est vraiment très souvent confrontées, et à la longue, c'est usant.
Le coté usant je l'entend tout à fait. Loin de moi l'idée de le condamner ou d'en rajouter à la charge mentale déjà bien lourde d'une grande partie de la population.

Merci pour ta réponse éclairante, le temps et l'énergie que tu as pu me consacrer ! Ca participera à faire de moi un meilleur allié ;)
 
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