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J’ai un grand frère caché de 20 ans mon aîné

Cette Rockie a découvert que ses parents avaient eu un petit garçon plusieurs années avant de se marier et d’avoir d’autres enfants.

Temps de lecture : 7 minutes
Cet été, nos secrets de famille sont à l’honneur sur Rockie ! Pendant 8 semaines, tu pourras retrouver un nouveau témoignage tous les mercredis sur le poids des secrets et leurs conséquences. Tu peux retrouver aussi tous les épisodes précédents de notre série de l’été. 

Pour me présenter rapidement, j’ai 32 ans et je vis à l’étranger (pas trop loin mais quand même). Je suis en couple sans enfant et tout va bien dans ma vie.

Ma mère est allemande, mon père français. On est une famille plutôt unie.

J’ai une sœur et deux frères et je suis la petite dernière (j’ai quinze ans d’écart avec ma sœur ainée).

On ne se voit pas forcément souvent car on est tous un peu dispersés en France et à l’étranger mais pour moi, quand on se voit, on se kiffe et c’est cool.

Bien sûr il y a toujours quelques petites querelles de temps en temps mais rien d’extraordinaire pour une fratrie de quatre enfants.

Voilà pour le décor.

Un secret de famille vieux de 53 ans

Bon, je ne vais pas te faire patienter plus longtemps concernant mon secret de famille : j’ai un grand frère « caché » de 20 ans mon ainé qui vit en Allemagne et que je n’ai jamais rencontré.

TADAAAA !

Mes parents se sont rencontrés en Allemagne en 1965 et se sont mariés quatre ans plus tard (oui ils m’ont eu « tard »). Mon père faisait son service militaire et ma mère était étudiante infirmière.

Mon grand-père français était résistant pendant la 2eme guerre mondiale, et mon grand-père allemand avait déserté l’armée allemande.

Autant vous dire que l’union de mes parents était plutôt taboue, et pas forcément bien vue d’un côté comme de l’autre.

En 1967, ma mère est tombée enceinte. À l’époque, il y avait très peu de moyens de contraception et mes parents étaient très jeunes et ne pouvaient pas se permettre de garder l’enfant.

L’avortement étant interdit, la seule solution était de mener la grossesse à terme et de donner le bébé à l’adoption.

Ma mère a accouché seule de son premier bébé, dans un couvent, cinq ans avant la naissance de ma sœur ainée.

Mon père avait dû rentrer en France pour finir ses études.

Je crois que la décision a été prise par ma mère. C’était le début de leur relation et ils savaient que mon père allait devoir rentrer en France après son service militaire, donc je pense qu’ils ne se projetaient pas trop dans l’avenir.

Ils ne savaient même pas s’ils allaient continuer à être ensemble et à entretenir une relation amoureuse à distance.

Finalement, ma mère l’a rejoint à Paris un an après.

Un coup de téléphone surprise la veille de Noël

Ce « frère caché » n’a pas tout de suite su qu’il avait été adopté. Il l’a appris quand il était adolescent, en fouillant dans les papiers de ses parents adoptifs.

Il a fait des recherches et a retrouvé ses parents biologiques (les miens, donc). Et il a appelé mes parents un 24 décembre, à 18h. Personne n’a compris pourquoi il avait choisi la veille de Noël pour réapparaitre.

Ma mère a gardé ça pour elle pendant toute la soirée. Elle ne s’attendait pas du tout à cet appel et ne savait pas que cet enfant, devenu adulte, avait fait des recherches pour retrouver ses parents biologiques.

Je ne me souviens plus en quelle année c’était. Mais ce Noël là, je me souviens que ma mère n’était vraiment pas à la fête. On s’est dit avec mes frères et sœur qu’elle avait dû se fâcher avec ses parents parce que son humeur avait basculé après un coup de fil en allemand.

Plus de 40 ans plus tard, la douleur d’avoir donné un bébé à l’adoption refaisait surface.

Je comprends totalement le choix de mes parents de ne pas nous en avoir parlé à ce moment-là. Je n’imagine pas ma mère déposer l’oie de Noël sur la table et balancer tranquillement : « Bon, vous avez un 5ème frère en fait ! Joyeux Noël ! ».

Du coup tu dois te demander : « Mais comment tu sais tout ça ? Est-ce que ta mère vous en a parlé d’elle-même ? »

C’est là que ça devient un peu plus croustillant.

Une conversation que je n’aurais pas dû entendre

Aucun de nous n’était au courant de l’existence de ce grand frère.

En 2008, un soir d’été alors que j’étais encore à la fac et que je rentrais de mon job étudiant, j’ai surpris une conversation entre mes parents.

J’ai entendu (et je m’en souviens comme si c’était hier) ma mère dire à mon père : « Tu as reconnu la paternité et j’ai reconnu la maternité ». Ma mère n’a pas accouché sous X (je ne sais même pas si ça existait à l’époque).

Moi, cachée derrière la porte de la cuisine je me suis dit : « Hein ? Mais de quoi ils parlent ? »

Je suis montée dans ma chambre en essayant de me convaincre de laisser tomber mais cette phrase me trottait dans la tête. Je suis donc redescendue espionner et j’ai pu entendre la suite de la conversation où mes parents parlaient de lui, de ses tentatives d’approche etc.

Cette partie-là de la conversation est beaucoup plus floue que les premiers mots que j’ai entendu. Etant un peu en état de choc, j’ai l’impression que mon cerveau a effacé ce qui a suivi.

Je me souviens que mes parents parlaient de notaire et de succession. Ils se demandaient si ce frère pouvait « réclamer » quelque chose à la mort de mes parents.

Et là, le monde s’est ouvert sous mes pieds. Tous mes repères ont disparu.

Du déni à la colère, en passant par le rire nerveux

Je n’ai pas osé confronter mes parents directement. Par réflexe, j’ai appelé la personne avec qui je partageais mes secrets à l’époque : mon petit copain.

J’étais en panique, à moitié en train de pleurer et de rire nerveusement. Et sa première réaction fut de ne pas me croire. J’avais l’impression d’être folle. Ou d’être dans un mauvais film où le héros est le seul qui n’a pas encore été transformé en zombie.

Donc en plus d’être complètement choquée, j’ai du me « battre » avec mon mec de l’époque pour qu’il m’écoute et me soutienne.

Il a fini par me croire et c’est lui qui, le lendemain, est allé voir mes parents pour leur dire que je savais tout et qu’ils feraient mieux de venir m’en parler parce que je n’avais pas du tout l’intention de lancer le sujet.

Ma première réaction a été d’en vouloir à mes parents. Ils nous avaient élevé en nous parlant d’honnêteté et de franchise mais en fait ils nous cachaient un cinquième frère ?

Je n’avais bien sûr pas tous les éléments en main pour comprendre.

La grande révélation du secret de famille

Mes parents m’ont tout déballé le soir d’après. Ils m’ont expliqué tout ce que je t’ai raconté plus haut.

J’étais sous le choc, bien sûr. Mais tellement triste pour ma mère qui a dû accoucher seule et donner son bébé à une autre famille.

Ça m’a aussi fait comprendre pas mal de choses sur l’ambiguïté que ma mère a toujours entretenu avec sa culture allemande.

On est tous nés en France, on a bien sûr grandi avec des éléments de culture germanique mais ma mère a toujours été plus française qu’Asterix !

Elle a vraiment coupé avec cette partie de sa culture et je pense que c’était pour mettre de la distance avec cette histoire, qui appartient à son passé allemand.

On allait bien sûr en Allemagne en vacances chez nos grands-parents allemands, on a appris l’allemand, mais elle a mis un point d’honneur à ne pas trop imbiber notre jeunesse de germanitude.

Comme si, en embrassant pleinement la culture française, en élevant ses enfants en majorité en français, elle tirait un trait sur cette histoire.

Mes parents ont ensuite tout révélé à mes autres frères et sœur.

Comme moi, ils ont été choqués d’apprendre ça mais in fine, on l’a tous plutôt bien pris.

Cette histoire appartient à mes parents finalement. C’est leur jeunesse, leurs choix.

Ils n’en ont jamais parlé à qui que ce soit dans la famille, à part à nous. Mes grands-parents n’ont jamais rien su de tout ça. Un enfant hors mariage d’un couple franco-allemand juste après la guerre, je crois que ça aurait fait beaucoup.

Un 5e frère qui n’en est pas vraiment un

Au début c’était dur d’en parler. D’ailleurs on l’appelle le « 5ème élément » car on n’arrive toujours pas vraiment à l’appeler par son prénom.

Un seul de mes frères l’a vu, parce que notre grand frère est venu le voir à la sortie de son taf.

Je ne l’ai jamais vu. C’est horrible à dire mais même si c’est mon « vrai » frère, je n’ai pas grandi avec lui, nous n’avons jamais rien partagé. On a le même patrimoine génétique mais c’est tout.

Ça m’a fait beaucoup réfléchir sur la notion de frère/sœur et de famille au sens plus large.

Est-ce que c’est parce qu’on a le même patrimoine génétique qu’on est une famille ? Est-ce qu’il peut arriver de partager plus de choses, de valeurs avec une « famille de cœur » comme des amis ?

Un secret de famille douloureux pour ma mère

Mes parents l’ont vu plusieurs fois en vrai, à sa demande à lui. Je sais qu’il écrit des cartes à ma mère pour la fête des mères et son anniversaire. Je crois qu’il « essaye » moins avec mon père.

Ils ne nous en parlent pas avec beaucoup de détails. J’ai cru comprendre qu’il se sentait rejeté et était devenu un peu plus véhément dans sa façon de communiquer avec mes parents. Ils ont une relation assez tumultueuse avec lui.

Aujourd’hui, je n’en veux plus à ma mère, je ne lui en ai pas voulu longtemps en fait. Je lui en veux un peu à lui d’avoir refait surface parce qu’à partir du moment où il a réapparu, ma mère est passée par plusieurs phases de grosses grosses baisses de moral et même de dépression.

Je sais que c’est un sujet douloureux pour elle et c’est toujours délicat d’en parler. Mon père a toujours été un peu plus en retrait.

Je pense qu’il culpabilise beaucoup d’avoir laissé ma mère accoucher seule. En replaçant dans le contexte de l’époque, je pense qu’il ne pouvait pas faire autrement.

En 1967, les frontières étaient encore fermées et j’imagine qu’il a dû avoir besoin d’un visa pour pouvoir rester en Allemagne le temps de son service militaire.

Je sens qu’il ne veut pas parler à la place de ma mère, mais c’est un peu comme s’il refrénait ses émotions parce qu’il ne se sent pas légitime de souffrir, comparé à ce que ma maman a pu ressentir.

Mon frère caché : je ne suis pas prête à lui faire une place dans ma vie

Je sais qu’il ne faut jamais dire « jamais » mais pour l’instant, je ne suis pas prête à le voir et encore moins à lui faire une place dans ma vie.

Je ne peux imaginer la douleur que ça doit être pour le « 5ème élément » de découvrir qu’il a une famille entière qu’il ne connait pas mais, de l’autre côté, je vois la tristesse que c’est pour ma mère de porter ça, et j’ai du mal à pardonner à mon frère.

C’est dur à dire, peut-être que certains ne comprendront pas, mais pour moi, ce n’est pas mon frère et je ne sais pas si maintenant à presque 33 ans je suis capable de complètement chambouler mon schéma familial pour lui faire une place.

Je sais que mes parents ont toujours pris soin de ne pas lui parler de nous, de ne pas lui révéler nos prénoms parce qu’ils veulent que ça reste notre choix de le rencontrer ou pas.

Bon, il a quand même réussi à retrouver un de mes frères sur internet, alors ça m’arrive de penser qu’un jour je vais le voir en bas de chez moi.

Dans le fond je vis bien avec ce secret de famille, mais pour moi il appartient à mes parents.

Quand on me demande combien j’ai de frères et sœurs je dis « on est quatre » mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir un petit sourire sur les lèvres.

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8 Juil 2020, à 19:05
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