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Lettre d’amour à mon père décédé

Le père de Manon est décédé il y a plus de 7 ans. À l'occasion de la fête des pères, elle a voulu lui écrire tout son amour, qui ne s'évanouit pas, même après la mort.

Temps de lecture : 7 minutes

Mon père est mort il y a 7 ans.

Mon père est mort il y a 7 ans, et aujourd’hui encore, j’ai l’impression que ce n’est pas vraiment arrivé. C’est étrange comme sentiment, non ? Il est mort, enterré, et je continue parfois à vouloir l’appeler pour lui demander conseil, j’ai encore son numéro enregistré dans mon téléphone, et je suis souvent prête à dégainer ce dernier pour lui raconter ma journée ou prendre de ses nouvelles.

Les années ont passé, et même si la douleur n’est plus aussi vive qu’elle a pu l’être, le manque, ce creux au milieu de ma poitrine est toujours là, bien présent.

Depuis que j’ai une petite fille et qu’elle a la chance d’avoir elle aussi un père, ce trou me semble moins profond. Je suis devenue maman, mon mec est un papa, nous sommes des parents à notre tour, et le monde a continué de tourner.

Mais cette évolution ne m’empêche pas d’être toujours, moi aussi, la petite fille de mon papa. Et quel papa il était, si tu savais…

Mon père, ce génie

Cette semaine, avec toutes ces publicités qui tournent autour de la fête des pères, je n’ai pas pu m’empêcher de penser encore plus à lui. À chaque fois que je reçois un mail disant « ce dimanche, pensez à gâter votre père ! », la douleur se réveille, l’absence se creuse, et mon bide se tord.

Pour te parler un peu de lui, mon père était un véritable génie, au sens propre du terme. Surdoué en maths, diplômé de grandes écoles, il avait un CV qui ne pouvait tenir sur une seule page, tant sa carrière avait été riche et passionnante.

Il avait été ingénieur en aéronautique, professeur d’économie à la fac de Lille, il avait fait plusieurs fois le tour du monde, avait vécu des années au Pérou et en Bolivie afin de créer des systèmes ingénieux pour apporter de l’eau potable dans des villages qui n’y avaient pas accès.

Ça, c’était pour la version officielle.

Mais ses derniers boulots avant sa retraite, je ne les connaissais pas vraiment. Il était une sorte d’entremetteur entre personnes importantes, il faisait se rencontrer des diplomates, des politiques, des dirigeants.

Je n’ai jamais pu en savoir plus, parce qu’il ne voulait rien dire.

Mon père, cet homme discret qui a tant vécu

Mon père était une personne secrète, presque timide, il ne s’étalait jamais sur sa vie, sur son enfance, sur son passé.

Il était né en 1933, il avait épousé ma mère à 36 ans — c’était assez rare, pour l’époque, de se marier aussi tard. Il avait connu la faim pendant la guerre, les coups de son père alcoolique, le bruit des bombardements et celui des bottes allemandes sur les pavés qui résonnait dans les rues.

Il avait connu la peur en se cachant pendant les raids aériens qui détruisaient les bâtiments autour du pensionnat dans lequel il grandissait, il avait dirigé des troupes pendant la guerre d’Algérie, il avait failli être fusillé pour avoir refusé d’envoyer ses hommes en tuer d’autres, il avait été sauvé in extremis des balles.

Il avait vu tous les pays du monde ou presque, il avait vécu en Amérique du Sud au moment de l’ascension du Che Guevara et de Fidel Castro.

Mon père était un livre d’Histoire, une bibliothèque entière de souvenirs historiques dont il parlait peu, par pudeur et par secret. Mais quand il le faisait, on était suspendu à ses lèvres, tant on pouvait être fasciné par ce qu’il racontait, lui qui avait vécu au plus près les grands évènements qui font notre Histoire, lui qui avait connu personnellement des personnages emblématiques du monde, dont on peut lire les biographies aujourd’hui.

Mon père était extraordinaire, simple, d’une intelligence et d’une sensibilité rares. Il m’apportait toujours un regard pointu sur l’actualité ; vers la fin de sa vie, nous pouvions passer des heures au téléphone à discuter de tout ce qui faisait le monde qui m’entourait.

Il était profondément bon, bienveillant et drôle, et il était plus qu’une béquille sur laquelle je pouvais m’appuyer, il était ma jambe toute entière.

Mon père et moi, ça n’a pas toujours marché

Si mon père était tout ça et même plus, il avait aussi ses faiblesses.

Ma mère est morte elle aussi quand j’étais plus jeune, je venais tout juste d’avoir 13 ans. Elle prenait beaucoup de place dans notre famille, et surtout sa place à lui ; car il n’était, avant qu’elle ne meure, que peu présent, physiquement et mentalement.

Il voyageait beaucoup pour son travail, et il était de l’ancienne génération : pour lui, c’était ma mère qui devait nous élever, pendant qu’il travaillait partout dans le monde. Et même si elle bossait aussi avec acharnement, c’était elle notre figure de référence, le pilier qui tenait la famille debout. Mon père rapportait ses expériences et son salaire, mais il n’était jamais là, ou presque.

Quand elle est morte, toute notre famille s’est effondrée. Mon frère et ma soeur étaient tous les deux majeurs depuis un bail et avaient leur vie loin de la maison, et je me suis retrouvée seule avec un père que je ne connaissais pas et qui ne me connaissait pas non plus, le tout sur fond d’une crise d’adolescence plutôt costaude étant donné les évènements.

Et mon père n’a pas réussi à m’élever à son tour, il a préféré faire le choix que d’autres fassent mon éducation à sa place, en m’envoyant en pensionnat, comme lui au même âge.

Autant te dire que de mon côté, la pilule est très mal passée. Déjà abandonnée par ma mère, mon frère et ma soeur, je l’étais aussi par mon père. Voici comment je voyais les choses. Pour moi, il n’était qu’un lâche.

J’ai appris bien plus tard qu’il avait fait ce choix car il était en grande dépression suite au décès de sa femme, et qu’il ne voulait pas que je voie ça. Il pensait chaque jour au suicide en se réveillant le matin, il n’arrivait pas à faire face, c’était au-dessus de ses forces.

Pour lui, m’éloigner était une façon de me protéger, alors que j’avais vu ça comme un rejet. On a mis des années à en parler, et à se pardonner. Il n’était pas lâche, il était maladroit. Il n’était pas juste mon père, il était un être humain, avec ses faiblesses.

Mon père et ses combats contre la maladie

Deux ans après le décès de ma mère d’une tumeur cancéreuse au cerveau, ce fut autour de mon père de passer par la case chimio et radiothérapie. Il a développé son premier cancer de la peau qui lui avait bouffé toute l’oreille, et a dû être opéré.

Les conséquences de ce cancer étaient aussi physiques : les médecins avait dû lui couper un bout de l’oreille, et un nerf facial. Il fut donc paralysé de la moitié du visage.

Il s’appelait lui-même la « gueule cassée » et se moquait de son apparence particulière, pour mieux la vivre. Lui qui n’avait jamais été malade de sa vie, il payait les conséquences de ses voyages dans la Cordillère des Andes sans crème solaire pendant des années, avec ce cancer de la peau qui le défigurait.

Après de multiples rechutes et rémissions pendant plus de 10 ans, son cancer a fini par toucher aussi son estomac, son foie, puis par se généraliser entièrement. Il y a 7 ans, quelques mois avant sa mort, il nous a annoncé qu’il arrêtait les chimiothérapies, qu’il n’en pouvait plus.

Il ne voulait pas finir comme ma mère, allongé sur un lit médicalisé et dépendant du corps médical pour s’alimenter et se déplacer. Il ne voulait pas d’acharnement, il ne voulait pas que nous, ses enfants, le voyions mourir comme nous avions vu mourir notre mère pendant de longs mois.

Mon père et ses dernières volontés

Quel guerrier il avait été pendant toutes ces années et pendant le reste de la vie ! Mon père voulait du repos, il voulait la paix, et on ne pouvait pas lui reprocher, lui qui s’était si bien battu.

Alors il s’est isolé, avec sa nouvelle compagne, chez elle, près des côtes de l’Atlantique, pendant que je vivais à Paris. J’ai pu le voir une dernière fois au mois de novembre, alors qu’il pouvait encore marcher, et il est mort en mars. Je n’ai pas eu le droit de le voir avant sa mort, j’ai respecté sa dernière volonté.

Il avait choisi pour moi, il voulait que je garde une image de lui à la verticale et non pas couché et amoindri, et j’ai respecté ça. J’ai pu lui parler jusqu’à ses derniers instants par téléphone, même si les derniers jours avant sa mort il ne pouvait que m’écouter, n’ayant plus la force de parler.

Il voulait que je continue à lui raconter ce qui se passait dans ma vie de tous les jours et je me forçais à garder une voix enjouée, essayant de chercher des histoires à lui raconter, lui qui voulait tout savoir de mon quotidien pour vivre à travers moi.

Le jour de sa mort, j’ai été soulagée. Pas pour moi, j’étais effondrée tu t’en doutes, mais pour lui. Il avait enfin la paix qu’il voulait, il était enfin débarrassé de ce crabe qui lui bouffait les entrailles, il avait terminé sa vie, il n’avait plus à s’inquiéter.

Mon père et son héritage

Sept ans après, la douleur de sa mort est moins vive, parce que j’arrive davantage à me souvenir de lui vivant et heureux. Depuis que je suis maman, je pense à lui avec nostalgie, me disant souvent qu’il aurait été si heureux de connaître sa petite-fille, et que la réciprocité aurait été pareille.

Il aurait pu apprendre à ma fille à faire du feu comme une aventurière, à reconnaître toutes les empreintes de pattes d’animaux sauvages dans la forêt, à construire des cabanes dans les arbres avec quelques planches, à s’indigner quand une cause la touchait, à se rebeller quand il le fallait, à faire entendre sa voix qui compte tout autant que celle des autres.

Il aurait pu lui apprendre ce qu’il m’a appris et qui a fait de moi ce que je suis, mais ça ne sera jamais le cas. Heureusement, c’est mon héritage à moi, et je pourrai le transmettre à ma fille comme il l’a fait avec moi.

C’est ça, l’héritage de mon père, ça et mes valeurs. C’est son courage, sa tolérance, sa bonté et sa determination, qu’il a eu le temps de me transmettre, et que j’essaye de transmettre à mon tour à sa petite fille.

Mon père est mort depuis 7 ans et il est toujours aussi présent dans ma vie, dans mes choix et dans mes réflexions. Quand je doute, je me demande toujours ce qu’il ferait à ma place ou ce qu’il me conseillerait.

Lui et moi, on a mis des années à se connaître et à s’apprécier pour ce que nous étions. Mais notre relation était exceptionnelle, unique et sublime. Il était mon père et il était mon ami, et il continue à vivre à travers moi, à travers ma fille, et à travers tous ceux qui ont eu la chance de le connaître.

Alors bonne fête, mon papa. Hasta siempre. 

À lire aussi : « Pour la fête des pères, nous voulons : 1 mois de congé paternité »

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Le dernier commentaire

22 Juin 2020, à 12:21
Cette lettre me renvoie à l'idée de ma propre mort...et de comment vont le vivre mes deux grands enfants. C'est un peu obsédant en ce moment...Des fois je me dis qu'ils seront débarrassés peut-être, soulagés ou qu'ils se sentiront un peu abandonné... Quand les enfants grandissent le lien affectif se distend un peu, mais que d'un seul côté. C'est le drame de tous les parents du monde...
Mon fils m'a écrit il y a quelques jours pour me demander d'être moins présent, qu'ils n'avaient plus besoin de nous (il était un peu fâché). Du coup, inévitablement je me suis dit que ma disparition ne serait peut-être pas mal vécu. Tant mieux quelque part...On a réussit, ils sont indépendants. mais ça nous fait beaucoup souffrir ma femme et moi. On les as vu il y a 4 mois.
Bref...:sad:
 
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