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Dans la tête de Marion Seclin : je ne suis pas une adulte, je suis une enfant qui fait semblant

Marion te parle de sa conception de l'âge adulte, dans son nouvel Echec Réussi. Elle s'interroge sur son envie ou non de vie de famille, et du fait d'être en accord avec ses choix.

Temps de lecture : 9 minutes


Rockie x Marion SeclinTu connais peut-être la newsletter de Marion Seclin : Echec Réussi. Chaque mercredi, tu pourras aussi retrouver son texte sur Rockie. Eh ouais, on est comme ça, on aime quand le talent est partout, que veux-tu. Et si tu veux la recevoir directement dans ta boite mail, tu peux aussi t’y abonner.

Adulpticement : adverbe, quand, sans que tu n’aies pu le voir arriver, tu es un peu plus adulte qu’avant.

Ça y est, c’est arrivé.

J’ai pas été prévenue, j’ai juste eu une notification à l’instant où c’était là, comme quand mon application me prévient que je rentre en PMS tandis que dans mon crâne ça bouillonne déjà. C’est là, c’est maintenant, c’est parti.

C’est dans ma cage thoracique et je peux plus vraiment revenir en arrière. C’est dans mes tripes, et pourtant j’ai l’impression que le costume est trop grand.

C’est quoi, être adulte ?

Avant j’étais juste une poule qui avait trouvé un couteau et qui faisait semblant d’avoir compris quoi faire avec.

Pourtant, grandir, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé. Mais je sais pas pourquoi, là, ça me tombe dessus un peu brutalement, et ça me démange. Je suis pas d’accord.

Je veux bien prendre toute les années nécessaires, apprendre de toutes les erreurs possibles et imaginables, mais je veux pas que ce soit la société qui décide de quand je dois me prendre un coup d’adulptissement.

Petite, je voyais les grands comme des gens qui avaient tout compris, qui savaient exactement où aller, pourquoi, et quelles en seraient les conséquences.

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Comme si les adultes avaient eu un message clair qui leur annonçait le but de leur existence, et que, tous les matins en se levant, ils avaient un but. Ils savaient ce qu’ils voulaient faire, comment ils voulaient le faire, et ils prenaient des décisions.

Un jour donc, ils reçoivent un parchemin bruni par le temps, fermé d’un sceau en cire :

« Chère ancienne enfant. Vous avez atteint l’âge fatidique, le secret de la vie va vous être dévoilé. Vous devez le garder pour vous, et agir chaque jour en le conservant en tête. Vous êtes désormais adulte. Tous vos choix seront de votre fait, vous devrez payer les conséquences de vos actes à vous. C’est tout droit, bonne chance. »

Je me disais que, quand j’aurais leur âge, à ces gens là, je saurais aussi. Que ça ne servait à rien d’y penser ou de m’y préparer, j’aurais moi aussi le message. Ou s’il n’existait pas de message précis, je comprendrais toute seule. Mais rien.

L’âge adulte : ce gros n’importe quoi

Les adultes autour de moi, ils n’ont l’air de se poser aucune question. Mais quelle mascarade ! C’est un leurre. Personne ne sait ce qu’on fout ici, et c’est bien ça notre drame à tous. On fait juste semblant.

Aujourd’hui encore, je cherche tant bien que mal à savoir ce que ça veut dire être adulte, non pas à juste avoir le titre d’adulte, mais bien à me sentir en possession de mes moyens et de mes décisions. J’attendais ce déclic subtil qui m’informerait que maintenant je saurais exactement ce que je ferais à chaque action.

Et si je parle de ça aujourd’hui, c’est que j’ai passé un palier vraiment haut qui me déplaît plus que tout, il y a quelques jours.

Je croyais que je serais adulte le jour où je paierais mon loyer, mais j’avais beau payer mon loyer, je me nourrissais exclusivement de Kinder pour combler le manque de sucrerie de mon enfance.

Je croyais que je serais adulte le jour où je paierais mes impôts, mais je travaille à temps plein depuis mes dix-huit ans, donc j’ai payé des impôts avant de savoir attacher mes lacets.

Je croyais que je serais adulte le jour ou j’aurais envie de mettre des fleurs dans des bacs sur mes rebords de fenêtres, mais je l’ai fait, et je les ai laissées mourir, et maintenant mes cendriers sont jonchés de cadavres de fleurs.

Je croyais que je serais adulte le jour où je profiterais des réductions saisonnières pour me racheter des jolis draps, et pas les premiers prix IKEA, et que je dirais : « y a des super réductions sur le blanc » parce que je saurais que le blanc c’est tout ce qui est linge de maison.

Mais j’ai beau faire ça, je suis toujours incapable de connaître la cuisson d’un œuf mollet. À la coque et dur non plus. La cuisson d’un œuf, quoi.

Je croyais que je serais adulte quand je serais invitée à des brunch par d’autres adultes, mais manger jusqu’à la sieste n’est pas tellement une activité responsable, et mes amis ne sont pas bien plus matures que moi.

Je croyais que je serais adulte quand je connaîtrais le prénom de mon maraîcher, celui qui vend les avocats, mais si je connais son prénom c’est parce que ma mère me l’a dit et parce qu’il s’appelle comme un de mes ex.

Alors comme j’ai dépassé les repères que je m’étais donnés, j’en ai mis d’autres sur la route.

La vie adulte : ces injonctions du quotidien

Je serai adulte quand je ferai des machines pour le linge blanc, et d’autres pour le linge de couleur.

Je serai adulte quand j’aurai assez de vêtements blancs pour en faire une lessive pleine.

Je serai adulte quand je connaîtrai tous les fruits et les légumes de saison sans avoir à téléphoner à ma mère.

Je serai adulte quand j’irai faire laver mes manteaux au pressing avant chaque hiver.

Je serai adulte quand j’aurai mon permis de conduire.

Je serai adulte quand je partirai en week-end dans des villes que je connais pas sans paniquer, et que j’achèterai des petits guides et que je demanderai les bonnes adresses sur les réseaux uniquement pour annoncer publiquement que j’y vais.

J’ai bien remarqué que la vie d’adulte c’était comme la vie de femme. L’encoche est si étroite qu’on n’arrive jamais à y entrer.

J’ai l’impression de jamais avoir raison d’aimer ce que j’aime ou de faire ce que je fais, sur l’échelle de l’âge.

J’aime la tisane et tricoter, ne pas sortir et j’ai peur du bruit, alors je suis bien trop vieille, déjà.

La vie d’adulte : c’est pas pour moi

Par contre je ne suis pas dans une relation traditionnelle engagée sur la voie sacrée, celle de la vie normale des gens normaux qui se marient et se reproduisent, mon dieu, quelle adolescente je fais. Quelle immaturité émotionnelle.

J’ai toujours aimé grandir, parce que je savais tous les jours un peu plus qui j’étais, moi. J’apprenais à me connaître, et à me relever de la jeunesse qui m’a quand même fait faire tout un tas de mauvais choix.

Et là j’arrive, en pleine possession de mes moyens, avec un corps que je connais par cœur et que je trouve magnifique, une confiance en moi en acier plaqué or, et on n’attend de moi que je profite pas un petit peu de cette liberté en connaissance de cause ?

On attend de moi que je me retire du marché de la jeunesse pour rentrer sur le marché de l’adulte ? C’est hors de question. Et puis j’ai encore de l’acné, donc je veux bien être adulte que si la nature suit, sinon c’est pas juste.

Tu te rends compte, j’ai le compte en banque d’un cadre, le savoir-faire d’une experte, l’ambition d’une sportive, l’expérience d’une presque trentenaire, mais les responsabilités d’une personne dans la vingtaine.

Pas de plans, pas de listes, pas d’agenda, juste moi qui vis, et les choses qui arrivent quand elles arrivent.

Grandir ne m’a jamais pesé, je n’ai fait que gagner des connaissances et des aptitudes.

Le temps n’a que des effets positifs sur moi. Je n’ai jamais pu fonctionner correctement après une nuit blanche, je ne le peux toujours pas. Je n’ai jamais été souple, je ne le suis pas moins. J’ai toujours pu manger du gluten, je le peux encore.

Et là, il m’est arrivé quelque chose qui m’a bien fait redescendre de mon petit nuage.

La vie d’adulte et les relations intimes

Adulpticement, j’ai découvert que je devais avoir un agenda.

J’ai découvert qu’en fait il y avait un chemin, et que des concepts qui me semblaient abstraits devenaient décisionnaires pour ma vie d’adulte.

J’ai découvert que ma volonté d’avoir ou de ne pas avoir d’enfant, de me marier ou de ne pas me marier, guiderait dorénavant ma vie sentimentale.

Et j’ai donc découvert que ma déconstruction sur l’amour amoureux et les relations intimes en général, qui me marginalisait déjà, ne fait que creuser plus encore l’écart entre les autres et moi.

Dans ma petite vingtaine, si on parlait de nos projets de mariage, de maisons, d’enfants, de labrador, c’était toujours tellement éloigné du concept même, qu’on ne se rendait jamais compte qu’un jour on devrait savoir un peu ce qu’on veut.

Et surtout concernant ces points, c’est si absurde de nous demander de savoir pour sûr.

J’ai passé ma vie à chercher à avoir des certitudes. Et j’ai passé ma vie à surprendre qu’en fait je n’étais jamais sûre de rien, et que je changeais d’avis si souvent que je ne pouvais même pas garder une trace précise de mon évolution.

Ne pas se projeter dans les schémas classiques de la vie d’adulte

Et je n’avais jamais statué sur mon envie ou non d’avoir une famille traditionnelle. Parce que je ne sais pas projeter, pour moi c’est pas un projet, c’est pas un concept sorti de son contexte.

C’est un truc qui arriverait, un jour, et sur lequel je me questionnerais quand l’idée serait palpable avec une personne précise.

Et là c’est arrivé. À la veille de ma trentaine, c’est arrivé. On m’a demandé de savoir catégoriquement si je voulais d’un mariage et d’enfants.

Mais je n’en sais rien, je suis pas encore assez grande pour savoir. Je ne peux rien prédire. Et je ne peux certainement pas avoir écrit un plan aussi précis, surtout s’il doit concerner quelqu’un d’autre aussi.

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Je ne suis pas adulte, je suis une enfant qui fait semblant.

Mais là, ça y est, ces questions que je croyais encore éloignées de moi viennent me donner des petits coups dans les tibias et dans le bide.

L’évolution naturelle d’une relation amoureuse et l’engagement comme on le sous-entend sont venus me dire que si je n’obéissais pas, ça serait un sujet de rupture.

Que la question si abstraite de mon désir de suivre la voie sacrée de l’humain était décisive pour mon présent.

Que si je ne pouvais pas garantir d’avoir ces envies dans le futur, alors je ne pouvais pas prétendre à un présent heureux et léger.

Ça m’a abasourdie. On m’a quittée parce que je ne voulais pas prendre de décision, et surtout, je crois, parce que mon cœur et mes tripes oscillent plus vers le non que vers le oui.

Maintenant je dois prendre une décision. Je dois savoir si je vais vouloir ou pas, quitte à faire rentrer par désespoir n’importe qui dans mon histoire.

Et si je change d’avis plus tard ?

Parce que si je décide maintenant que oui, je veux ça pour plus tard, qu’adviendra-t-il de mon libre arbitre si je ne trouve personne pour le partager avec moi ? Vais-je m’accommoder d’un « ça pourrait être pire » et finir par faire un enfant avec quelqu’un qui était juste là au bon endroit au bon moment, mais qui n’est pas l’idéal ?

Et si je dis un non catégorique, que se passera-t-il si un jour, à un moment opportun, avec une personne idéale, j’en ai subitement envie, et que l’autre n’a pas changé d’avis ? Depuis quand être devin est un critère pour vivre une histoire d’amour ?

Suis-je en train, en décidant de ne pas décider, de sceller mon avenir ?

Peut-on vivre sans savoir et sans avoir décidé ce qui nous arriverait ?

Pourquoi a-t-on tant besoin de contrôler la chose la plus incontrôlable du monde, c’est-à-dire la vie et ses aléas ?

Alors je dois aujourd’hui décider si je vais vouloir ces choses. Mais je ne le ferai pas.

Avant on se quittait parce qu’on ne s’aimait plus, maintenant on se quitte parce que le projet est plus important que l’individu.

C’est ça qui m’a heurtée cette semaine. C’est que je compte moins que les plans d’avenir. C’est que si je ne rentre pas dans l’idée qu’on se fait de l’engagement, j’ai tort.

Et c’est surtout que cette question, autrefois si accessoire, est maintenant devenue essentielle.

Je n’ai toujours pas de plans précis. Surtout pas concernant mes relations humaines.

Mais je dois maintenant être consciente que la question me sera posée presque systématiquement, et ma réponse sera un critère pour continuer ou pas.

Si c’est ça, être adulte, si c’est vivre avec gravité, si c’est devoir présenter un business plan personnel avant même de savoir si on s’aime, je n’ai pas envie de jouer, moi.

Etre adulte : savoir qui on est et ce qu’on veut pour soi ?

J’ai envie que m’engager avec quelqu’un veuille dire me dévoiler intimement toujours un peu plus. Faire vibrer la relation sur une autre fréquence, loin de la jalousie, loin de la culpabilité, loin du sacrifice.

C’est permettre à l’autre et qu’il me permette d’être soi en toute liberté, sans jamais poser d’intentions négatives sur ce que je ressens. C’est évoluer et se regarder évoluer.

C’est pas se garantir qu’on veut la même chose, signer un papier, jurer d’aller à l’encontre de notre humanité et de notre animalité, s’interdire de changer, s’enfermer, s’en vouloir.

Ce qui rend cet échec réussi, c’est qu’au lieu de remettre en question mes envies viscérales, et de me dire que peut-être que j’avais tort de pas vouloir décider de ces choses maintenant, ou tort de ne pas faire comme tout le monde, je me suis sentie apaisée.

Comme quand on a raison pour soi-même. Comme quand on est en train de faire ce qu’il y a de mieux pour soi, dans un respect total.

Et si c’était ça, être adulte ? Savoir assez qui on est et ce qui nous convient, du fond du cœur ?

Aujourd’hui plus que jamais je sais que je ne sais absolument rien, et encore moins ce que je vais vouloir, avec qui et quand. Que douter c’est mon activité préférée, mais là je n’ai pas l’ombre d’un doute : je fais ce qu’il y a de mieux pour moi, là, tout de suite. Et que ce qui compte c’est pas que je sois adulte, c’est que je sois d’accord avec mes choix. 

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Le dernier commentaire

20 Mar 2020, à 10:33
Le problème, j'ai l'impression, c'est que l'image de l'adulte que nous avions enfants, c'était un adulte sans faiblesses. Tout simplement car le parent normalement c'est celui qui rassure.

Quand on grandit on se rend compte que l'adulte, c'est pas celui qui n'a pas de faiblesses, mais celui qui ne le fait pas ressortir aux autres, entre autre aux enfants.

Le parent a autant peur parfois que l'enfant de l'orage, du noir, de l'inconnu, mais il est le parent, il est l'adulte, donc il ne doit pas les montrer à son enfant.
Au contraire son rôle de parent c'est d'être rassurant envers l'enfant.

Et je pense qu'au final être adulte c'est être responsable. Responsable de soi même et des personnes qui dépendent de nous (enfants, parents agées, etc.)
Et d'assumer sans faire reposer sur les autres nos responsabilités.
Et apprendre aussi nos faiblesse, quand on ne peut pas assurer savoir comment d'autres peuvent prendre le relais.

Quand on a un parent défaillant (alcoolisme, autre.) on devient adulte plus rapidement car on a pas le choix. On devient plus vite responsable de sa vie.
 
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