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Et si la ménopause n’était qu’une invention de la société ?

À l'occasion de la journée mondiale de la ménopause dimanche 18 octobre 2020, nous avons décidé de donner la parole à Catherine Grangeard, psychanalyste, psychologue, psychosociologue et autrice du fabuleux livre Il n’y a pas d’âge pour jouir .

Temps de lecture : 5 minutes

Journée mondiale de la ménopauseCréé par l’International Menopause Society, la Journée mondiale de la ménopause a lieu chaque année le 18 octobre et a pour but de sensibiliser sur les problèmes liés à la santé des femmes en phase de ménopause. En 2030, 1,2 milliard de femmes seront âgées de 50 ans et plus selon l’OMS et un nombre croissant de ces femmes peut s’attendre à vivre plusieurs décennies après la ménopause.

Les préjugés ont la vie dure. Souvent décrite par le corps médical, mais surtout par la société, comme l’enfer qui attend chaque femme passé un certain âge ou, disons-le clairement, passée sa « date de péremption », la ménopause fait peur.

Mais fondamentalement, n’est-ce pas plutôt le corps des femmes qui pose un souci à la société ? Que nous ayons nos règles où que nous ne les ayons plus, pourquoi les étapes de la vie d’une femme doivent-elles être appréhendées comme un problème qui mérite une solution ? Pourquoi la ménopause physiologique devrait-elle toujours être accompagnée d’une ménopause sociale ?

Nous avons pu poser nos questions à Catherine Grangeard à l’occasion de la sortie de son ouvrage publié aux éditions Larousse. L’autrice psychanalyste, psychologue et psychosociologue a eu l’idée de ce livre suite aux propos de Yann Moix en janvier 2019 qui avait qualifié d’« invisibles sexuellement » les femmes de plus de 50 ans. 

Cesse-t-on vraiment d’être désirante et désirable lorsqu’on avance en âge ? A-t-on le droit d’assigner 14 millions de femmes à la retraite sexuelle ?

La ménopause et sa définition, au sens biologique du terme

D’un point de vue physiologique, la ménopause concerne ou concernera toutes les personnes ayant leurs règles. Mais comment pouvons-nous la définir simplement ?

C’est l’arrêt des règles. Ni plus ni moins. C’est une étape dans la vie des femmes. Ni plus, ni moins ! Certaines vont bien le vivre et d’autres moins. Il peut y avoir certains désagréments, mais ce n’est pas obligatoire.

La façon dont on traite la ménopause dans une société est révélateur de la façon dont les femmes sont traitées, en général. Aussi ce sujet concerne absolument tout le monde et pas « uniquement » les 14 millions de femmes concernées… Excusez du peu !

Il n’y a pas qu’une seule ménopause

La ménopause « physiologique » et la ménopause « sociale » sont encore taboues. Mais pour quelles raisons ? L’autrice nous apporte son éclairage :

Médicaliser la ménopause est un problème, voire un drame. Plus on banalise quelques symptômes et mieux ils sont vécus. Médicaliser à outrance, c’est ouvrir la porte aux remèdes qui créent des effets secondaires.

Mieux vaut réserver aux symptômes qui l’exigent les hormones. Socialement, accepter les étapes d’une vie, c’est efficace ! Avoir le droit à quelques bouffées de chaleur sans essuyer les ricanements, ça aide !

Rendre tabou l’arrêt des règles, c’est ramener une femme à cette seule dimension. C’est bizarre, non ? Une fois les femmes libres de toute procréation, deviendraient-elles un danger ? D’autant que dans le même temps, les hommes ont des difficultés d’érection plus récurrentes, et eux vont avoir moins de possibilités de faire l’amour. Eh oui, c’est cela la situation !

Comme c’est curieux que l’on entende partout qu’ils peuvent à tout âge devenir père. N’y aurait-il qu’un seul but aux relations sexuelles ? Ne fait-on l’amour que pour avoir un bébé ?

La ménopause et ses injonctions faites aux femmes

Mais si elle n’est pas que médicale, pourquoi la ménopause est-elle toujours aussi raillée ? Existe-t-elle vraiment ou est-ce une invention pour justifier des injonctions envers les femmes ? Catherine Grangeard nous explique :

Il y a des femmes, avec des histoires singulières. Certaines vivent cette étape comme une libération et d’autres pas. Vieillir est mal vu, et les injonctions envers toutes les femmes, quels que soient leurs âges, sont innombrables.

Lors de la ménopause, les déclarer inaptes à la vie sexuelle est absolument curieux quand dans le même temps il est dit qu’elles deviennent plus épanouies sexuellement avec le temps.

Elles ont tellement intériorisé ces injonctions paradoxales que ça devient compliqué de se sentir alignées avec ce qu’elles ressentent vraiment. En dehors de toute injection, se recentrer sur soi et dépasser quelques impasses, c’est la seule issue, et encore une fois, à tout âge.

La ménopause est-elle vraiment une maladie ?

De nos jours, la ménopause est pathologisée, médicalisée, et tout un tas de médicaments sont mis en vente et proposés pour lutter contre les symptômes, afin de « vaincre » ou de « réussir » sa ménopause. Cette dernière est devenue une maladie. Mais pourquoi ?

Parce que les médecins en parlent comme ça. Vous le savez dans certains pays, le mot n’existe pas (comme au Japon par exemple, ndlr). Parce que l’on est dans une société où « l’anti-âge » se vend en crèmes.

Parce que nous avons un seul modèle de désirabilité : jeune, svelte, tonique. Parce que la répression sexuelle des femmes en particulier est une obsession. Parce que le lapsus collectif « senior » passe inaperçu. Quand je vais chercher une carte de réduction, je veux pouvoir demander une carte « plus de 60 ans » et pas SENIOR qui désexualise toute femme !

Au Japon notamment, la notion de ménopause n'existe pas.

La sociologue Cécile Charlap avait très justement expliqué cela dans un article publié sur Le Point :

Dans le Japon traditionnel, l’arrêt des règles n’est l’objet d’aucune attention particulière et n’est pas du tout médicalisé. La disparition des menstruations est intégrée à la notion de « konenki », un terme qui se réfère au processus de vieillissement des corps et qui concerne aussi bien les hommes que les femmes, qu’il s’agisse du blanchiment des cheveux, de la baisse de la vue ou de l’apparition d’un corps douloureux.

Le terme « bouffée de chaleur » n’existe même pas au Japon. Pas plus que celui de ménopause, du moins jusqu’à ce que l’industrie pharmaceutique l’importe récemment par le biais de la mondialisation. Les différences entre les représentations associées à la ménopause en Occident et au Japon découlent de conceptions différentes du corps. La catégorie « ménopause » est bien l’objet d’une construction sociale sous-tendue par des représentations et des normes.

Concernant les injonctions à « réussir » sa ménopause, Catherine Grangeard est claire :

Je déteste toutes les injonctions. On doit respecter l’individualité de chaque personne. Ramener une femme à son âge, à sa situation à l’égard de ses règles, c’est insupportable. Il y en a qui le vivent bien, d’autres pas. C’est comme tout. Elles ne deviennent pas identiques parce qu’elles ont tel âge. C’est exactement comme pour le poids ! Un chiffre ne définit pas un individu. De nombreuses facettes nous caractérisent. C’est le simplisme réducteur qui est à dénoncer.

La ménopause et la retraite sexuelle des femmes

Dans l’imaginaire commun, on pourrait penser que la ménopause sonne l’heure de la « retraite » sexuelle chez les femmes, puisqu’elles ne peuvent plus avoir d’enfants. Comment cela s’explique-t-il ?

Nous pouvons dire que l’imaginaire commun repose sur les représentations sociales qu’une société, à un temps T, fournit au travers de films, de chansons, de livres, etc. La société patriarcale depuis des millénaires place les femmes dans une certaine position. Les femmes de la génération de Mai-68 refusent tout cela !

Mais quand est-ce que la société arrêtera donc d’avoir son mot à dire sur le corps des femmes, quel que soit leur âge ?

Que ce soit pour les jeunes dans les établissements scolaires ou les plus âgées, c’est la même chose. S’habiller est jugé. Les temps derniers, si j’avais été prof, je serais allée faire cours en mini-jupe et décolleté !

Le regard fait le beau. Le regard n’est pas neutre. Dire que le désir ne se commande pas, c’est complètement faux. Certes individuellement, il ne se commande pas plus qu’il ne se quémande. Mais collectivement, il se définit. Les jeunes et les plus vieilles ont une même problématique ! La société est constituée de nous, toutes et tous. Par nos productions, nous faisons évoluer les esprits.

Il ne faut jamais intégrer des messages sans les interroger. Les préjugés sont à décortiquer. Ainsi on peut se situer soi-même par rapport à leur contenu. Le ridicule est à réfléchir, car derrière tout cela, derrière le rire que déclenchent certains propos désobligeants, il y a des femmes et des hommes qui souffrent.
Et pourquoi ? Parce qu’un système répand des stéréotypes. On n’a pas besoin d’être concernés pour y penser. On a besoin, en revanche, de les considérer pour ce qu’ils sont, en l’occurrence, sexistes.
Pour en savoir plus sur Catherine Grangeard
• Son livre Il n’y a pas d’âge pour jouir aux éditions Larousse
• Son site internet

À lire aussi : Fuites urinaires chez les femmes : et si on brisait le tabou ?

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27 Oct 2020, à 03:27
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