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Mon père, rongé par les non-dits, s’est suicidé

Le père de cette Rockie a mis fin à ses jours, un acte qu’elle estime étroitement lié à une histoire familiale mouvementée.

Temps de lecture : 7 minutes
Cet été, nos secrets de famille sont à l’honneur sur Rockie ! Pendant 8 semaines, tu pourras retrouver un nouveau témoignage tous les mercredis sur le poids des secrets et leurs conséquences. Tu peux retrouver aussi tous les épisodes précédents de notre série de l’été. 

Lorsque j’ai lu cet appel à témoignage sur la thématique des secrets de famille, j’ai tout de suite pris la plume.

Des secrets de famille, il y en a partout, c’est inévitable. Il y a les petits secrets – on ne parle pas forcément de tout ce qui a eu un impact sur sa vie – et les secrets plus nocifs, qu’on tait parce qu’on a honte, parce qu’on ne sait pas comment les dire ou parce qu’il ne faut pas en parler.

Et aussi parce que ça a l’air plus simple de les garder pour soi et de se laisser ronger, subir l’injonction de ceux qui veulent les étouffer, et tromper ceux qui ne savent pas.

Je parle de ma famille paternelle, mais je pense surtout à mon père.

Mon père souffrait d’une dépression et s’est suicidé

Pour tout te dire, mon père a mis fin à ses jours fin 2019.

Cette disparition brutale et violente a été un moment terrible pour ma famille, en plus d’en remettre une couche dans une période déjà difficile à vivre : mes parents étaient en plein divorce et mon demi-frère, le fils ainé de mon père, était décédé quelques mois plus tôt.

Suite à ces événements douloureux, mon père s’est retrouvé dans une situation personnelle difficile. En plus de graves problèmes financiers (qu’il n’a jamais évoqué avec nous), sa relation avec ses autres enfants, ma demi-soeur, mes petites soeurs et moi, était compliquée.

Pour faire court, il souffrait d’une dépression mal diagnostiquée, et il essayait par tous les moyens de garder contact avec mes sœurs et moi, quitte à faire du chantage affectif.

Je gardais mes distances devant son comportement toxique mais je continuais de lui parler, parce que c’était mon père.

Ma psy m’encourageait à maintenir un lien malgré tout. Et mon père, en se suicidant, l’a rompu.

Mon père, une personnalité marquée par le secret

Je me suis souvent posé cette question avant sa mort, et encore plus après : comment en est-il arrivé là ? Que s’est-il passé dans sa vie ?

Je ne suis pas certaine qu’un secret de famille puisse tout expliquer, mais je pense que cela joue énormément dans la construction de soi et dans notre rapport aux autres.

Mon père était le petit dernier d’une fratrie de quatre enfants, dont un frère aîné décédé presque quinze ans avant sa naissance. Il portait le même prénom que ce fils disparu – ce qu’il n’a jamais trouvé étrange, une sorte de « tradition » selon lui -.

J’ai appris relativement jeune que mon père avait perdu son papa durant son enfance. Mon grand-père est décédé des suites d’un cancer fulgurant alors que mon père allait avoir 13 ans.

Cet événement l’a traumatisé, même s’il ne le montrait pas forcément. Plus tard, il m’a quand même avoué avoir cru qu’il mourrait à l’âge de mon grand-père, c’est-à-dire à 56 ans. Ce qui n’est pas arrivé, bien sûr.

Ce que mon père m’a avoué aussi, et qui l’a bouleversé à l’époque, c’est qu’on ne lui avait rien dit. Mes grands-parents savaient que mon grand-père n’en avait plus pour longtemps et ils ont décidé d’éloigner leur fils plutôt que de lui dire la vérité.

Ils l’ont envoyé quelques temps en vacances et à son retour, son père était mort et enterré.

Mon père en a longtemps voulu à sa famille pour ça, et je dois dire que je le comprends. Il est normal de vouloir protéger son enfant mais ne rien lui dire et le mettre devant le fait accompli… J’étais révoltée.

Ce secret, même s’il n’a pas duré longtemps, a marqué à jamais la personnalité de mon père. Lui-même disait qu’il venait d’une famille de « taiseux ». Et c’est vrai, il en était un.

Il était un puits de science et n’était pas avare en anecdotes diverses et variées. Mais il était secret, il ne disait pas franchement ce qu’il ressentait et cultivait les non-dits.

Des mensonges jusque sur le lit d’hopital

Pendant mon adolescence, mon père a été hospitalisé. Avec ma mère et mes sœurs, nous venions lui rendre visite régulièrement mais je ne savais pas exactement ce qu’il faisait là. Pour être honnête, je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette période, et comme mon père est vite revenu à la maison, je ne me suis pas plus inquiétée que ça.

Une dizaine d’années plus tard, alors que je discutais avec ma demi-sœur de la relation conflictuelle de mes parents, des soucis d’argent de mon père et de sa grande tendance à « faire l’autruche » devant les problèmes, elle me confie qu’il avait aussi le chic pour raconter des choses aux gens en leur demandant de ne pas en parler autour d’eux pour éviter que ça ne se sache.

Et là, ma demi-sœur évoque le cancer de mon père. Je suis interloquée. De quoi parle-t-elle ?

En démêlant la situation avec ma sœur, je découvre que son hospitalisation quand j’étais ado était liée à un début de cancer. Fort heureusement, il a été traité et la maladie n’est jamais réapparue. Mais mon père ne nous avait rien dit. Pire encore, il avait interdit à ma mère de nous en parler !

Bien évidemment, j’étais furieuse. Le soir même, je l’ai copieusement engueulé. Sa réaction a été de me répondre qu’il n’avait pas à se justifier et que je faisais tout une montagne d’un rien. Et pourtant ! Quand bien même l’issue était différente, il avait reproduit ce qu’il avait vécu avec son propre père ! Ma mère s’en est voulu de ne pas avoir pu nous en parler à l’époque.

Mon père est le fruit d’une histoire familiale compliquée

Plus le temps passe, plus nous découvrons l’ampleur des soucis financiers de mon père. Un autre secret, là encore, mais je passe sur cette partie de l’histoire qui ne concerne pas que moi.

De plus en plus, je veux comprendre ce qui fait que mon père est l’homme qu’il est devenu : celui qui va mal, qui ne dit rien, qui nie ce qui ne va pas et qui ment à sa propre famille.

Dans la foulée, je prends mon indépendance et ma mère quitte mon père. Nous en discutons beaucoup, car ma mère ne veut plus de cette culture du non-dit qui a énormément pesé sur notre famille.

C’est à cette période que j’apprends de nouveaux éléments sur l’histoire de mon père. D’autres secrets plus anciens.

J’apprends que la mère de mon père est une enfant illégitime. Sa mère, une bretonne alors couturière à Paris, l’a eue très jeune, séduite par un fils de bonne famille qui a tôt fait de se tailler dès qu’il a su pour la grossesse.

Lui et sa famille n’ont jamais voulu reconnaître l’enfant. Mon arrière-grand-mère a donc élevé sa fille toute seule dans la capitale pendant un an avant de l’envoyer vivre en province ses grands-parents.

Au début du XXe siècle, ne pas avoir de père, c’est le scandale. L’enfant se fait traiter de bâtarde par les gamins du village.

Sa mère, qui s’est finalement mariée et a eu deux autres filles, ne lui dit pas grand-chose de son géniteur. Leurs relations sont compliquées.

Mon père portait le prénom d’un enfant décédé

Mais c’est dans ce village que ma grand-mère rencontre son futur époux, mon grand-père. Ils se marient et ont un premier fils, qui meurt quelques années plus tard.

Cette perte la ravage tant qu’elle veut donner le prénom de son enfant perdu à son deuxième fils, le grand frère de mon père.

Ce que je j’ai découvert, de nombreuses années plus tard, c’est que le médecin a expliqué à mon grand-père que c’était une mauvaise idée car cela risquait de rendre le deuil plus difficile. Le fils a donc reçu un autre prénom.

Mais finalement, à la naissance de mon père, ma grand-mère a réussi à imposer ce fameux prénom. Un lourd héritage pour un enfant. Par la suite, elle l’a élevé de manière très protectrice et la mort de son mari n’a rien arrangé.

Elle n’a jamais dit a ses enfants qu’elle n’avait jamais connu son père. Tout le monde savait dans ma famille paternelle, tout le monde sauf eux. Ils le découvriront sur le tard, à l’occasion d’un mariage : au moment de la signature des registres, mon oncle constate que ma grand-mère et mon arrière-grand-mère ont le même nom de jeune fille. Ma grand-mère n’ayant pas été reconnue par son père, elle porte le nom de sa mère. Il a alors tenté d’en savoir plus mais sa grand-mère lui a fait comprendre que ce n’était pas le moment.

Plusieurs années plus tard, mon père, qui s’intéressait à la généalogie, s’est mis à interroger sa mère sur son passé. Elle s’est effondrée et lui a tout raconté. Elle lui a aussi appris qu’il y a quelques années de cela, elle avait entamé des recherches pour retrouver son père biologique, mais qu’il était décédé. Le reste de sa famille paternelle, persuadée qu’elle en voulait à leur argent, refusait d’entendre parler d’elle.

La vie de ma grand-mère, qui est décédée à la fin des années 1990, aura été ponctuée de plusieurs deuils : celui du père qu’elle n’a jamais connu, celui de son premier enfant, puis celui de son mari.

Quand j’ai appris tout ça, j’ai mieux compris dans quelle atmosphère a vécu mon père et l’héritage qu’il a dû porter, lourd de deuils et de fantômes.

J’ai longtemps eu l’impression de ne pas connaître mon père

Ces découvertes m’ont aussi affecté. Quelque part, aussi étrange que ça paraisse, ce que ma grand-mère a vécu résonnait en moi : je ne me sentais pas légitime alors que ma naissance avait été désirée par mes parents.

Aussi, à 19 ans, à l’âge où mon arrière-grand-mère a eu sa fille, j’avais une peur panique de tomber enceinte (ce qui n’est encore jamais arrivé) ! Pour tout ce qu’elle a souffert, j’ai de la compassion pour elle.

Toutes ces révélations m’ont donné l’impression que je ne connaissais pas mon père et il m’a fallu du temps pour faire la paix avec tout ça. Heureusement, j’ai pu compter sur le soutien du reste de ma famille et de mes amis.

Deux ans plus tard, mon père est mort. Et je me dis que quelque part, son bagage était assez lourd pour que d’autres choses puissent l’entraîner vers le fond. L’enjeu maintenant est que sa mort ne devienne pas un nouveau secret de famille.

Avec ma mère et mes soeurs, nous vivons notre vie, plus fortes et soudées. Nous souhaitons plus que tout privilégier la communication, ne plus cultiver le non-dit entre nous et dans nos relations avec les autres.

Quant à l’histoire paternelle, elle fait partie de moi. Mais elle ne me définit pas sur toute la ligne. Elle m’a éclairée sur moi-même et me donne tout ce qu’il me faut pour qu’à l’avenir, je fasse attention aux secrets de famille toxiques.

Je ne sais pas encore comment j’en parlerai à mes éventuels enfants (notamment le suicide de mon père, j’avoue ne pas savoir comment j’aborderai le sujet…). Mais s’ils ont des questions, je leur répondrai.

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8 Juil 2020, à 19:14
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