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Comment je suis devenue sapeur-pompier volontaire

Cette lectrice de Rockie, âgée de 32 ans, est sapeur-pompier volontaire depuis plusieurs années. Pour y parvenir, elle a dû surmonter de nombreux obstacles dans un univers encore très masculin.

Temps de lecture : 7 minutes

Avant de vous livrer ce témoignage, une précision s’impose : je ne cherche pas à être objective. Je ne prétends pas non plus représenter qui que ce soit, puisque chaque femme sapeur-pompier a une vision et un ressenti qui lui est propre. En fonction de nos valeurs, de notre rapport au féminisme, on peut percevoir une même situation comme parfaitement normale ou complètement injuste et/ou traumatisante. Mon histoire n’est pas rose, mais elle se termine bien.

Devenir pompier, un rêve longtemps laissé de côté

En partageant mon expérience, j’espère aider celles qui ont un peu la trouille de pousser la porte d’une caserne. Celles qui se disent « j’en crève d’envie, mais ce n’est pas fait pour moi » ou « c’est trop tard ». Les conditions d’accès sont bien moins difficiles qu’il n’y parait ! Avec un peu d’entrainement et de la détermination, devenir sapeur-pompier volontaire est accessible à toutes, jusqu’à 55 ans.

À l’origine, difficile d’expliquer pourquoi j’ai voulu devenir pompier. Une fascination sans explication pour le feu, l’urgence ? Le complexe du super-héros, le besoin viscéral d’être utile, admirée, d’appartenir à un groupe, de faire un truc de mecs ? Sans doute un peu de tout ça…

J’ai démarré mon engagement dans une caserne dite « mixte » (qui regroupe Professionnel·les et Volontaires), proche de Paris où j’habitais. J’ai envoyé ma candidature comme on postule à un job, avec un CV et une lettre de motivation. S’en est suivi un long entretien devant un jury, des tests sportifs et des formations intensives.

À grade égal, la formation et les compétences demandées sont absolument identiques aux Sapeurs-Pompiers dits « Professionnels ». Rien ne nous distingue sur le terrain. Dans certains départements, en fonction des sessions et de ton travail, ça peut donc prendre plus d’un an avant d’être apte tous engins.

Hello syndrome de l’imposteur, my old friend !

Pompier, pour certains ce n’est qu’un métier. Pour d’autres, un fantasme ou un rêve de gosse inassouvi. Alors, quand on porte l’uniforme pour la première fois, tous ces mythes s’entrechoquent. Le casque vissé sur la tête, je me suis regardée dans le miroir et je n’y ai pas cru.

Moi ? Pas vraiment sportive, un peu chétive, maladroite, j’allais prétendre sauver des gens des flammes ou d’un arrêt cardiaque ? J’avais conscience d’endosser une responsabilité lourde, concrète et je n’étais pas sûre d’être à ma place. C’était il y a presque 10 ans, et pourtant je me le demande encore. Tous les jours. Merci le syndrome de l’imposteur !

Dès les premières interventions, j’ai adoré cette montée d’adrénaline dans l’engin, la sirène deux tons, l’uniforme qui me rendait autre, plus forte, comme une version améliorée de moi-même. On devient vite accro à cette sensation de partir sans savoir ce qui va se passer. Le motif de départ le plus banal peut révéler une personne en détresse vitale, une sonnerie en pleine nuit vous mener à un feu de maison, d’appartement, ou de parking souterrain dans lequel on s’engouffre en reconnaissance.

 

Tout cela demande un socle de connaissances très étendu, de la pratique, de l’expérience. Et du temps… que je ne me suis pas laissée. Trop d’auto-pression, peu de soutiens, j’ai fini par prendre mes erreurs pour des tares, à penser que je n’étais « pas faite pour ça » : un clown dans un costume trop grand.

Le quotidien en caserne, une réalité brutale

On ne va pas se leurrer, c’est un milieu où le machisme est encore présent. À l’image de la société patriarcale qui nous a tous élevé·es. En caserne, il faut donc respecter un code implicite, mais très précis, sous peine d’être cataloguée comme allumeuse, fille facile, « sarceuse ». Et même entre femmes, le jugement n’est pas plus tendre. J’étais d’un naturel très sociable, souriante et rigolote. Donc aucun mal à me faire accepter d’un groupe. Enfin, d’habitude…

Durant l’une de mes premières gardes, je participe à la séance de sport obligatoire, dans la tenue de sport réglementaire pour un foot en salle. En plein jeu, une main me claque violemment les fesses, je sens des doigts glisser sous mon short. Un sous-officier, tout sourire, vient de me claquer le cul devant la garde au grand complet. Des rires éclatent, suivi d’un malaise général, puisque moi je ne ris pas. À la demande du chef de garde, il vient s’excuser piteusement. Je n’ai jamais remis le short en question.

Un soir, alors que je révisais le matériel du fourgon dans la remise, un collègue vient me proposer son aide. Naïve, j’accepte avec joie ce que je prends pour de l’entraide, de la cohésion. Il propose alors un jeu « marrant », pour pimenter les choses. Le concept est simple : « une erreur = une fringue qu’on enlève ».

Sûre de mes connaissances, j’accepte. Je n’ai enlevé qu’une rangers durant tout son interrogatoire. Quand j’ai pris conscience de n’être qu’une proie à ses yeux, je suis partie me coucher. Au fil du temps, ils ont compris qu’aucun ne me mettrait dans son lit, et sont devenus moins sympas, bizarrement.

Se mettre à pleurer, seule dans le vestiaire

J’espérais intégrer une seconde famille. Je suis tombée de haut : ambiance atroce, les jeunes volontaires n’avaient pas le droit de s’asseoir en salle de repos (réservée aux Pros rivés devant la Playstation), nous servions de faire-valoir à l’égo surdimensionné de mecs jamais contents, souvent en grève, qui critiquaient notre manque d’expérience, nous rabaissaient.

Je pleurais, seule dans mon vestiaire, à la fin de chaque manoeuvre. Dégoûtée, un peu plus chaque jour. C’est facile de casser un volontaire qui débute. L’entrain a laissé place à l’angoisse : je me sentais nulle et n’osais plus demander de l’aide. J’allais à ma garde la boule au ventre. J’ai tenu deux ans avant de craquer, et de rendre mes affaires dans l’indifférence générale.

Le temps a passé, les coups de la vie m’ont fait murir. Je me suis (un peu) détachée du besoin de plaire à tout le monde. J’ai réalisé qu’à trop vouloir me faire accepter, j’avais brulé les étapes avant de faire mes preuves.

Remonter enfin dans le camion

Lors des attentats de Paris, en novembre 2015, je me suis sentie impuissante, inutile. Ça a réveillé cette vocation que j’avais essayé de faire taire, d’enfouir. Et puis, j’ai rencontré l’homme de ma vie, Sapeur-Pompier Volontaire très engagé. Avec le temps et nos débats enflammés, j’ai fini par comprendre que j’avais été victime de la guéguerre Pro VS Volontaires. Par méconnaissance du milieu, j’étais très mal tombée.

J’ai fini par déménager pour intégrer sa caserne, constituée à 100% de volontaires. Toute autre mentalité, puisqu’ici personne n’est là par obligation, on partage la même passion et la volonté de servir la population sans dépendre financièrement de cette activité. Les entraînements sont nombreux, les manoeuvres ont pour but de faire progresser le niveau général dans la bienveillance.

Notre Chef de Centre nous pousse à aller à l’avancement, peu lui importe qu’on soit un homme ou une femme puisque seule compte l’implication pour la caserne. Cette mise en confiance m’a permise de passer mon Monitorat de secourisme, et d’oser m’inscrire à la formation des Chefs d’Equipe Incendie.

Une vie perso au rythme du bip

En parallèle, je suis ingénieure d’Affaires pour un grand groupe du secteur de l’énergie. Au travail, il arrive encore qu’on me demande « ah mais tu fais comme les vrais pompiers, tu vas au feu ? » L’ironie me donnerait envie de répondre « Non non, ils me bippent pour rouler les tuyaux et faire le ménage ». Le pire, c’est qu’on me croirait sûrement.

Je suis aussi devenue maman récemment et ce n’est pas facile de jongler entre toutes ces responsabilités. Au quotidien, je tâtonne encore pour trouver l’équilibre, mais je m’accroche, sans renoncer à ce que j’aime. Je fais garder ma fille pour pouvoir continuer à assurer des astreintes aux heures les plus utiles.

J’ai le soutien indéfectible de mon conjoint et de mon Chef de Centre. Malheureusement, bon nombre de femmes n’ont pas ma chance et sont contraintes d’interrompre leur progression dans la chaine hiérarchique, faute de temps à y consacrer ou de mode de garde adapté. Nous sommes donc largement sous-représentées aux postes de commandement.

Un milieu qui évolue lentement

Ces dernières années, les choses évoluent, c’est indéniable. Les Services Départementaux d’Incendie et de Secours (SDIS) ont une directive politique claire et doivent promouvoir la féminisation des effectifs. Le ministère de l’intérieur a même publié un « plan d’actions » pour diversifier les recrutements, sachant que les femmes ne représentent qu’environ 16% des effectifs.

Les équipes en charge de cette mission de la féminisation n’ont presque aucun moyen alloué. Alors inévitablement, certaines initiatives pourtant louables véhiculent encore des clichés poussiéreux, faute de formation suffisante sur les questions de genre et de défense des droits des femmes.

Dans les cérémonies officielles, on regroupe les personnels féminins dans un « carré des filles », le but étant de nous mettre en avant dans le cortège. Mais imaginez qu’on impose un emplacement aux non-blancs, pour montrer qu’on recrute des minorités ethniques. Ça choquerait tout le monde ! (Enfin, j’espère). La rangée de filles, en trophées qu’on exhibe, ne fait que justifier qu’on soit traitées différemment. De mon point de vue, mettre à part c’est le contraire d’intégrer. Mais c’est un peu facile de critiquer ces actions de promotion qui ont au moins le mérite d’exister, pas sure que je ferais mieux à leur place.

Plus de bienveillance et d’entraide stp

En rentrant d’une belle intervention, je continue à gamberger. Je revois en boucle tous mes gestes. Je révise, je demande quand je ne sais pas. J’essaie de prendre mes doutes pour du perfectionnisme. À mes yeux, je n’aurai jamais assez d’expérience.

Ce qui devrait fonder ma légitimité , c’est peut être ça : la volonté sincère et persistante, de faire mon maximum. D’avoir conscience que rien n’est acquis, même un automatisme se perd vite. Non pas à cause de ma « condition de femme », mais parce qu’un pompier se doit de toujours s’entrainer pour être à la hauteur des drames auquel il sera confronté.

Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. En tant que femmes, on nous présuppose une douceur, une empathie, un « sens du social » fort utiles en Secours à Victime, comme si on devrait laisser les feux aux « bonhommes ». À nous de leur prouver qu’ils se trompent, qu’on peut être féminine ET pompier.

Personnellement, je pense que les solutions résident dans la sororité, la bienveillance, l’enpouvoirement. C’est aussi à nous de lutter contre cet esprit de compétition, cette jalousie ou cette défiance qu’on ressent toutes, dans un monde où l’on apprend aux femmes à mesurer leur valeur sur l’échelle de la séduction plus que de la force ou de la compétence technique. Quand on saura se passer du regard des hommes, on gagnera en crédibilité.

Et plus nous serons nombreuses, moins notre légitimité sera remise en question. Si on montre qu’on est là pour les bonnes raisons.

Tu as une vocation qui prend une grande place dans ta vie ? Tu as déjà subi du sexisme ou dû affronter ton syndrome de l’imposteur ? Viens en parler dans les commentaires. 

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Le dernier commentaire

14 Fev 2019, à 09:06
Si je prends les faits :
- l'autrice a échoué à intégrer une caserne la première fois : elle était alors (plus) jeune et potentiellement célibataire (au vu des comportements de ses collègues). Elle y a vécu dans une ambiance désagréable une fois qu'elle a fait comprendre clairement qu'elle n'était pas une partenaire potentielle.
- l'autrice a réussit la seconde fois : elle va dans la caserne de son compagnon, où tout le monde la connaît donc comme "la copine de collègue masculin".

Je suis désolée, je ne trouve pas ça particulièrement encourageant : de ce que je lis, il est fort probable que le fait d'intégrer le corps des pompiers soit soumis à la condition d'avoir un allié "homme" dans la place (ici compagnon, mais je suppose qu'un père ou un frère ça marche aussi). C'est un critère qui me semble avoir pu jouer au moins autant que celui d'être allée dans une caserne moins clivée entre pro et volontaires, ou que d'avoir un chef pas misogyne.

Et apparemment cette situation est vue comme acceptable par les dirigeants, vu ce que raconte l'autrice du témoignage (merci à elle d'ailleurs de faire connaître les conditions de ce boulot) : pas de fonds alloués au service en charge de la "féminisation" du métier (j'aurais plutôt dit "rééquilibrage", parce qu'on a l'impression que la norme c'est le masculin quand on parle de "féminisation" des métiers). Donc, en vrai, pas de volonté politique. Ce qui compte, c'est les moyens mis, pas les effets d'annonce.

Et je partage totalement le point de vue de l'autrice sur les "carrés de filles", elle l'a très bien expliqué, merci à elle :top:.
Hum, tu soulèves un point intéressant. "la meuf de" serait cataloguée dans une catégorie à part, "propriété de monsieur machin, patouche" ?
Il est possible qu'on en soit encore là. Mais à relire le témoignage de cette Rockie, c'est surtout le côté professionnel/volontaire qui fait clash dans cette première caserne. Ou en tout cas ce qu'elle a mis en avant.

Pour en revenir à mon petit cas, j'étais en couple quand je me suis engagée. Ben c'était loinnnnn de décourager ces monsieurs. Je m'étais fait des amis masculins, tout de même, pendant mes classes, au début des mes affectations. Mais ils s'éloignaient inexorablement au fil du temps, intoxiqués par la vision "baisable/pas baisable" du bord. Comprenez, la meuf est baisable, et il passe du temps avec sans coucher? Sa virilité en prend un coup. Et choisir entre la virilité et une bonne copine... triste, oui, je sais.
 
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