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Vis mon job d’archéologue

Jennifer, 32 ans, a réalisé son rêve d'enfant en devenant archéologue. Un métier qui la passionne et qui lui fait mener une vie un peu hors norme.

Temps de lecture : 4 minutes

Pour l’anniversaire de mes cinq ans, on m’a demandé si je préférais aller au Louvre ou à Disneyland. La réponse a été immédiate et… inattendue. J’ai choisi le musée.

Aujourd’hui, 30 ans plus tard, je peux dire que j’exerce le métier qui me fait vibrer depuis toute petite : je suis archéologue.

Mon parcours pour devenir archéologue

Après un master d’archéologie des mondes antiques à la Sorbonne, puis un doctorat d’archéologie préhistorique à Paris X, me voilà embarquée dans le métier d’archéologue. Le vrai, le dur, pas celui bling-bling d’Indiana Jones ou celui dilettante d’Adèle Blanc Sec.

Dans les faits, ça implique de donner des cours à l’Université pendant l’année, mais personne au premier rang ne bat des cils pour me dire “I love you”.

Une fan du Dr Henry « Indiana » Jones

Ça implique de passer 4 mois par an à l’autre bout du monde aussi ! Sans internet, sans téléphone, parfois sans électricité même. Je navigue donc de la côte nord-est du Brésil à la côte sud de la Chine… Mais personne ne me suit avec une caméra pour valoriser mes exploits !

Bon, du coup j’ai pris ma caméra au poing, et je filme moi-même la réalité du terrain que je diffuse sur la chaine YouTube “Boneless Archéologie”.

Pas pour jouer les Lara Croft sexy sous la chaleur moite des tropiques… Que nenni ! Plutôt pour montrer aux gens ce que c’est, la vraie vie d’archéologue. Du coup, j’exhibe ma petite bouille de blonde cramée sous le soleil – glamour, bonjour – histoire de remettre les pendules à l’heure…

Non parce qu’un jour, un mec – un peu couillon – m’a dit : “je t’imagine en petit tailleur en lin et talons hauts au milieu de la forêt amazonienne !” Ah bah non, mon gars… Pendant les missions c’est : baggy, rangers et soutif de sport !

Mais, OUI : ça ne m’empêche pas de me percher sur des Louboutins pour aller donner cours à l’Institut de Paléontologie Humaine une fois revenue sur Paris. Parce qu’une femme peut être TOUT à la fois. Enfin, SI elle le souhaite, et surtout QUAND elle le souhaite. Sans le faire pour quelqu’un d’autre que pour elle-même.

Ma vie hors norme d’archéologue

Être archéologue donc, c’est se réveiller le matin dans un hamac avec un gecko sur l’oreiller. C’est pas mortel, mais ça fait drôle.

Alors je vous rassure : des animaux mortels on en croise, et des trucs mortels on en fait. Les deux heures d’escalade sans encordage pour rejoindre la grotte ornée Toca de Cruzeiros, je m’en souviens ! J’ai failli redescendre un peu trop vite…

Tout ça, les gens le savent. Ce qu’ils savent moins, c’est que le quotidien hors période de fouilles archéologiques n’est pas forcément plus paisible. Être archéologue, c’est accepter une vie hors norme… et la faire subir aux autres malgré soi !

Je n’ai pas d’enfant, bien sûr… Pas le temps, toujours entre deux avions. En revanche, j’ai un petit mari un peu exténué de devoir expliquer à tous nos couples de potes que : “nope, on viendra pas à deux, Jenny est à l’autre bout du monde”. Ou que : “si, si elle est rentrée en Europe mais elle viendra pas quand même : les barbecues c’est pas son truc, le dimanche c’est journée écriture de bouquin de vulgarisation scientifique avec les copains Youtubeurs”.

Mais tout ça, c’est pour la bonne cause finalement, parce que j’ai toujours la petite fille de 5 ans qui sautille dans mon cerveau pour aller voir les momies au Louvre. Et elle, elle valide ma vie à 100 %.

Devenir archéologue et réaliser ses jeux d’enfants

Quand j’étais petite, je pouvais jouer pendant des heures à la prof devant le tableau noir… De manière imparfaite d’après mes parents, parce que je n’apprenais pas des faits à mes élèves, je discutais avec eux de problèmes très compliqués qu’on ne résoudrait jamais une fois pour toute.

Dieu existe-t-il ? Si cet être si puissant existe, a-t-il vraiment la volonté d’aider les gens ? Et, si oui, ne devrions-nous pas lui donner la charge de s’occuper des cadeaux de Noël. Parce que, je ne sais pas pour vous, mais avec moi, le Père Noël est toujours à côté de la plaque !

Aujourd’hui, je fais finalement presque la même chose que jadis devant mes oursons. Parce que la Préhistoire, c’est peut-être pas la question de Dieu, mais c’est bien mystérieux tout de même… Décrypter l’inconnu, imaginer l’ancien, c’est bien ça que fait un·e préhistorien·ne.

Quand j’étais plus jeune, je ne lâchais mon tableau noir, que pour faire chauffer l’erlenmeyer au dessus du Bec bunsen. Bref, j’ai toujours voulu être scientifique et aventurière. Aujourd’hui, je réalise mes rêves d’enfants… et je tente d’encourager mes étudiant·es à laisser parler les leurs.

Encourager les jeunes femmes à choisir un métier scientifique

Donner confiance aux jeunes femmes qui choisissent de faire des grandes études, c’est peut-être la partie la plus importante de mon job.

Très franchement ? Il m’arrive d’être fatiguée de courir le monde, de gérer ma chaine YouTube à un rythme effréné tout en enseignant dans les grands amphis froids où il faut porter la voix quand le micro est en panne.

Il m’arrive souvent de me lever le matin fatiguée… Dans ces moments là, la motivation première pour sortir de sous la couette n’est pas de faire avancer la recherche. Faut pas se mentir : on ne sauve pas des vies et ce squelette vieux de 12.000 ans peut encore attendre 2 heures que j’aille l’étudier !

Dans ces moments là, la seule pensée qui me fait sauter du lit, c’est d’aller dire aux jeunes filles qui fréquentent mes amphis ou regardent mes vidéos de ne pas laisser tomber leurs rêves d’enfants.

Pour aller plus loin :
  • Tu peux aller lire l’ouvrage de vulgarisation auquel a contribué Jennifer : Retour vers le Paléo, préfacé par Jean-Paul Demoule. Il est sorti le 3 avril aux Editions Flammarion.
  • Tu peux aussi aller suivre la chaîne YouTube de Jennifer : Boneless Archéologie.

Et toi, tu exerces un métier qui te passionne ? Viens nous raconter ton quotidien professionnel dans les commentaires !

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Le dernier commentaire

30 Juin 2019, à 16:29
En tant qu'archéologue du préventif, je suis d'accord avec ErsatzE et TheMadTink, l'article est bien sympa mais ne reflète absolument pas la situation actuelle de l'archéologie en France. Cet article de Libé paru l'année dernière donne une vision bien plus réaliste :

https://next.liberation.fr/arts/2018/06/21/les-archeologues-nouveaux-damnes-de-la-terre_1661003

Pour répondre à Justinesmnn :

premier petit point, l'archéologie préventive : il s'agit d'opérations de fouilles qui sont réalisées au préalable de grands aménagements du territoire (autoroute, lotissement, rond-point...), pour documenter le patrimoine avant qu'il ne soit détruit. C'est une loi qui est passée en 2001, qui rend les fouilles obligatoires avant destruction des vestiges. Cette activité est réalisée par des opérateurs privés qui sont des entreprises ou des bureaux d'étude (Eveha, Archeodunum, Paléotime, Mosaïque, Hades...), ou par l'Inrap (Institut national de recherche en archéologie préventive), établissement semi-public. C'est l'aménageur (=l'entreprise qui construit l'autoroute, le lotissement, le rond-point) qui finance les fouilles, un peu selon le principe "pollueur-payeur", en l'occurrence ici c'est plutôt "destructeur de vestiges-payeur". On peut aussi qualifier cette archéologie "d'archéologie commerciale" : l'aménageur nous paye pour qu'on lui vide son terrain des vestiges archéologiques. Autant te dire qu'il va choisir l'entreprise qui lui fait le devis le moins cher.... Bref. Ceci étant posé.

Quand on fait des études d'archéologie, on commence par faire du bénévolat sur les chantiers de fouilles programmées ouverts aux étudiants pendant l'été (des sortes de chantier école, c'est ici que ça se passe : http://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Archeologie/Sur-le-terrain/Chantiers-de-benevoles). Normalement on y crée des contacts qui vont nous aiguiller pour trouver un sujet de Master (pro ou recherche, à voir selon ton profil), diplôme qui te donnera une spécialité. Il est aussi possible de faire des stages au sein d'entreprises d'archéologie préventive pendant les études.

Une fois le Master en poche, tu peux faire un doctorat (si tu as un financement comme par exemple une bourse CIFR ou une allocation de recherche ministérielle, ou bien si tu alternes petits boulots et thèse). Si tu as "seulement" un Master, tu peux te tourner vers l'archéo préventive (boites mentionnées ci dessus) pour décrocher des contrats de technicien de fouille, selon leurs besoins quand ils ont de l'activité. Pour un premier contrat, il faut évidemment justifier d'un bon mémoire de Master mais aussi d'une expérience significative de terrain (les fouilles programmées donc, et aussi les stages). Plus tu auras enchaîné les CDD, plus tu auras de l'expérience, plus tu auras de chances de pouvoir te faire confier des petites responsabilités (en tant que responsable de secteur par exemple). Pour ce qui est du CDI, les entreprises ont tendance à ne recruter que des spécialistes (anthropologue, céramologue, géo-morphologue, archéo-zoologue...) et des responsables d'opération. Les CDD (techniciens de fouille) sont leur variable d'ajustement, comme toute entreprise qui a des besoins qui fluctuent fortement en fonction de l'activité économoque. Je te conseille donc très vivement d'avoir une spécialité, ou à prendre le plus de responsabilités possibles sur les chantiers si tu souhaites un jour être embauchée en CDI. Cela peut prendre plusieurs années, j'ai des collègues avec 5, 10 ans d'expérience qui sont toujours en CDD.

Si tu réussis à faire une thèse, cela t'ouvre plus de portes : tu peux, en plus de l'archéologie préventive, postuler pour travailler à l'Université (enseignant-chercheur : d'abord Maitre de conférences, puis après avoir passé une habilitation à diriger des recherches tu obtiens le statut de Professeur) ou tenter de rentrer au CNRS. Bien évidemment, ce sont des parcours très longs, qui demandent énormément de sacrifices (pas de vacances, contrats précaires pour cumuler de l'expérience en enseignement de fac en tant que vacataire, mobilité géographique, absence de vie personnelle). Sans compter qu'une thèse ne suffit plus, il faut faire dans l'idéal un post-doc à l'étranger (= comme une seconde thèse). Pas simple du tout, mais tout est toujours possible avec énormément de travail ET de la chance. Parce qu'il faut savoir qu'il y a extrêmement peu de postes, pour un nombre faramineux de candidats.

Donc si je résume on a deux profils de métiers très différents :
- l'archéologie préventive et plus particulièrement le poste de technicien de fouille, qui s'apparente aux conditions de travail dans le BTP (grand déplacement, travail sous intempéries, port de charges lourdes), cela nécessite une bonne condition physique et ne pas craindre de travailler loin de chez soi la plupart du temps ; si tu réussis à évoluer en responsable d'opération, tu feras moins de terrain et tu pourras être occupée, disons à la louche, une moitié de l'année en bureau, à rédiger tes rapports de fouille. Les conditions de travail sont dures, mais globalement les collègues sont sympa. Il y a à peu près autant d'hommes que de femmes. La moyenne d'âge à l'Inrap est assez élevée (autour de la cinquantaine) puisque c'est le premier institut de préventif qui a été fondé. Les opérateurs privés (Eveha, Archeodunum etc) sont plus jeunes, entre 30 et 40 ans je dirais. Les CDD sont bien plus jeunes (tout frais sortis de Master) et les CDI sont plus vieux, autour de la quarantaine.
- l'université et le CNRS : Il y a beaucoup moins de terrain, puisque tu peux ne faire "que" des fouilles programmées l'été pour tes étudiants... En gros, c'est du boulot de recherche (bibliographie, travail de labo, participations à des congrès, publication des résultats) mais il y a aussi un énorme volet administratif, pour trouver des financements à tes projets ou mettre en place les maquettes d'enseignement. L'enseignement est chouette, l'encadrement des étudiants de Master (puis de thèse après avoir eu ton HDR) fait aussi partie du lot. L'organisation de manifestations scientifiques fait partie du job aussi. Du point de vue de l'âge, on est sur du plus vieux que dans le préventif, je dirais que la moyenne d'âge de recrutement des maitres de conf est autour de 35-40, le passage au statut de professeur aux alentours de la cinquantaine. Je trouve (mais c'est peut être subjectif) que les femmes sont moins présentes au niveau des postes à responsabilité. Je pense que c'est lié aux énormes sacrifices personnels qu'il faut faire pour en arriver là ...

pour finir, tu te douteras bien qu'une journée type de fouille dépend de ton poste précis... En préventif c'est généralement assez physique (fouille manuelle à la truelle, ou pelle-pioche, pousser des brouettes, déplacer des cailloux) mais il y a aussi des moments où on fait des relevés (= dessin technique de ce que l'on vient de fouiller) et des photos. Le responsable d'opération va passer plus de temps à coordonner son équipe, prendre des décisions scientifiques, rendre compte de l'avancée des travaux à sa hiérarchie mais aussi à l'aménageur (qui est ne l'oublions pas son client). C'est un poste avec pas mal de stress, puisque généralement on a assez peu de moyens par rapport aux vestiges que l'on trouve !

Voilà un peu mes réflexions, je veux pas te faire peur ni te décourager, mais je trouve important de casser l'image glamour et fantasmée du métier, pour éviter les déceptions...
Merci pour toutes les explications :rainbow:
 
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