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Les violences faites aux femmes ne sont pas une opportunité de business

ÉDITO // Le gouvernement envisage de créer un marché public pour remplacer le 3919, la ligne d'écoute pour les femmes victimes de violences, gérée par des associations. Voici pourquoi je pense que c'est une très mauvaise idée...

Temps de lecture : 3 minutes

Pas une semaine ne passe sans que l’actualité ne me mette en rogne. La semaine dernière c’était des (vieux) sénateurs de droite qui voulaient s’en prendre à l’allongement du congé paternité, ce coup-ci c’est le futur du 3919 qui m’inquiète.

Le 3919, un numéro téléphonique essentielle pour les femmes victimes de violences

Vous connaissez peut-être ce numéro destiné aux femmes victimes de violences et à leurs proches. Mais saviez-vous que cette ligne d’écoute et d’aide téléphonique avait été créée par des associations féministes il y a plusieurs décennies ?

Aujourd’hui, c’est toujours la Fédération nationale solidarité femmes, un réseau de 73 associations maillant le territoire français, qui gère le 3919. Chaque semaine, une trentaine d’écoutantes professionnelles accompagnent environ 2000 victimes (et jusqu’à 7000 pendant le premier confinement).

Cette fédération d’association qui accomplit un travail essentiel pour mettre hors de danger ces femmes (et bien souvent leurs enfants) est subventionnée par l’État.

Emmanuel Macron a d’ailleurs mis en lumière ce service lors du Grenelle des violences conjugales en septembre 2019, en se rendant sur place pour rencontrer les personnes qui y travaillent.

Mais ça, c’était avant.

Le 3919 : vers une ouverture à la concurrence avec un marché public

Mardi 17 novembre, la Fédération nationale solidarité femmes a lancé une pétition pour alerter sur son avenir. Alors que les associations réclamaient plus de moyens au gouvernement pour pouvoir ouvrir la ligne 24h/24 (actuellement, elle ne fonctionne que de 9h à 22h en semaine, et de 9h à 18h le weekend), elles se sont vues répondre que le soutien financier de l’État allait être transformé en un marché public ouvert à la concurrence.

Si le fonctionnement des marchés publics ne vous est pas familier, sachez juste que cela signifie que l’État va lancer un appel d’offres pour recevoir des devis et propositions commerciales de divers opérateurs (des associations, mais aussi potentiellement des entreprises privées) et qu’il choisira parmi elles l’organisme qui assurera la gestion de la ligne téléphonique.

Sur quelle base se fera ce choix ? Le gouvernement sélectionnera-t-il le plus offrant ? (La question précédente est-elle réthorique ?).

Je ne suis pas fondamentalement opposée aux marchés publics et à la mise en concurrence. Je trouve ça sain que l’État obtienne le meilleur prix pour les distributeurs de café installés dans les administrations publiques, par exemple. Surtout si cela permet d’éviter pots de vin et copinage.

Mais là, on ne parle pas de négocier le budget photocopieuses de l’État, scrogneugneu ! Le 3919 est un service d’intérêt général qui ne doit selon moi pas être privatisé.

Une course à la rentabilité économique au détriment des victimes

Le risque de cette ouverture à la concurrence, c’est que la course à la rentabilité économique finisse par abîmer la qualité de service offerte aux victimes. Si les personnes au téléphone sont soumises à des objectifs financiers, c’est l’écoute qu’elles fournissent aux femmes qui risquent d’en pâtir.

J’ai déjà des sueurs froides à imaginer un open space ambiance télémarketing où un supérieur hiérarchique chronomètre le temps passé pour chaque appel. Alors quoi, les cas plus compliqués sont laissés de côté ? Cette femme qui a déjà tenté de quitter le domicile d’un conjoint violent mais qui y revient, on la laisse tomber parce qu’elle fait chuter les statistiques de réussite ?

Sur le terrain des violences faites aux femmes, les associations et les militantes féministes pallient les manquements de l’État depuis des années. Et aujourd’hui, le gouvernement veut confier leur travail à d’autres opérateurs ?

Aider les victimes de violence : un service d’intérêt général ou un service public ?

Pour moi, la prise en charge des victimes de violence devrait même être un service public. Avec des fonctionnaires embauchées par l’État (et formées par les associations) pour écouter, orienter, accompagner, soutenir les femmes et les aider à s’extraire des situations dangereuses.

Alors oui, il paraît que les caisses sont vides et que la pandémie pèse lourd dans le budget de l’État. Mais il s’agit d’une question de vie ou de mort. En 2019, près de 150 femmes ont été tuées par leur (ex)-compagnon et des centaines de milliers subissent encore des violences au quotidien.

Ce n’est pas là qu’il faut faire des économies de bouts de chandelle.

À lire aussi : Comment aider une proche victime de violences conjugales

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Le dernier commentaire

23 Nov 2020, à 16:31
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