Close

Le déconfinement des écoles raconté par les instits

Certaines écoles, certaines classes ont rouvert avec le début du déconfinement. Des profs, instits et autres professionnelles de l'éducation témoignent.

Temps de lecture : 7 minutes

Le déconfinement a commencé en France depuis le 11 mai, et certaines écoles ont rouvert leurs portes. Pas pour toutes les sections, pas pour tous les élèves, mais ça y est, c’est lancé.

Entre angoisses des parents, des profs, des ATSEM (les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles) des directeurs et directrices des écoles, comment se sont passés ces premiers jours ?

J’ai pu récolter quelques témoignages de celles qui sont retournées au boulot dans les écoles. Ce sont leurs mots, leur parole, leur vision de la situation à elles, qui sont au coeur du sujet.

À lire aussi : Comment parler du coronavirus à ses enfants sans (trop) les traumatiser ?

Déconfinement et retour à l’école : le manque de matériel

Le sujet qui revient le plus quand on aborde cette rentrée – qui n’en est pas une, puisque les profs et élèves n’étaient pas en vacances pendant la période de confinement — c’est le manque de matériel approprié.

De toutes celles qui ont répondu, le manque de masques et de gels hydroalcooliques sont leurs principales préoccupations, comme nous le dit cette Rockie, animatrice périscolaire : 

Nous n’avons reçu de la part de l’Éducation nationale que 50 masques pour 17 employés dans l’école, ce qui ne suffit pas bien évidemment.

Les gestes barrières ne sont pas appliqués, notamment par un de mes collègues qui ne cesse de se moucher et remettre son masque sans se laver les mains. J’ai beau essayer de lui faire comprendre, il dit que c’est n’importe quoi, cette histoire de lavage de mains.

Pour cette professeure des écoles dans le 93, la situation semble similaire :

L’Inspection a fait une erreur de commande, et n’a commandé que des masques enfants (les moins chers). Nous n’avons toujours pas de gel hydroalcoolique, ni de lingettes.

Pour Justine, professeure des écoles, c’est les mêmes problématiques :

On a eu une pré-rentrée en équipe lundi et mardi pour préparer cette réouverture. C’était prenant et prise de tête (mis à part le plaisir de retrouver sa classe et ses collègues).

On a eu (et c’est encore le cas) des gros soucis de livraison de masques, gels et lingettes. On ne se sent pas vraiment accompagnés par nos supérieurs, on se retrouve à faire tout le boulot.

Charlotte, maîtresse de Grande Section, me raconte par email :

J’aimerai parler d’abord de nos ATSEM. Elles font un travail formidable et on va leur en demander toujours plus, sans moyens. La mairie leur a donné deux masques en tissu pour la journée, qu’elles doivent laver tous les soirs.

Elles n’ont pas de lingettes désinfectantes. Elles nettoient avec leurs lavettes et un produit à asperger, qui n’est pas encore arrivé. On nous dit qu’il n’y en a plus.

Pour le gel hydroalcoolique… on a clairement fait les fonds de tiroir de l’école, on ne nous en a pas donné. Ben oui, vous avez de l’eau et du savon, disent-ils.

Nous, maîtresses, avons les masques donnés par notre circonscription. Une boîte de 50. Lundi et mardi, les jours de pré-rentrée, l’équipe (même réduite) étant nombreuse, on en a déjà consommé 32. On ne sait pas quand on en aura d’autres.

Notre directrice, de sa propre initiative, nous a commandé des visières par le biais d’un mouvement solidaire. On les a récupérées dimanche. On va prendre dans notre coop d’école pour payer.

Déconfinement et retour à l’école : la mise en place de protocoles d’hygiène

Comment se passe la mise en place des protocoles sanitaires dans une école avec des enfants ? Comment sont mises en place ces mesures déjà compliquées à faire suivre à des adultes ? Est-ce que les écoles sont prêtes à accueillir les élèves et ceux qui y travaillent ?

Pour cette Rockie, la réponse est négative :

On n’était pas prêts pour l’école a distance, on n’est pas plus prêts pour un retour à l’école. Les mairies n’ont pas toujours vraiment pris la mesure de ce qu’il faut mettre en place pour suivre le protocole. […]

Les enfants ont hâte de retrouver leurs copains (et c’est parfois pour ça qu’ils reviennent) mais ils n’ont pas le droit de s’approcher. 

Cette Rockie animatrice périscolaire me dit : 

Nous avons eu une réunion d’information lundi toute la journée sur les gestes à appliquer et toutes les consignes de sécurité, ce qui est tout à fait normal.

Ce que j’ai trouvé moins normal, c’est le climat de terreur qu’on fait planer quant à ce virus : on sait que c’est grave, mais là une pression énorme a été mise sur nos épaules.

Nous avons dû signer une feuille, comme quoi nous étions présent à cette réunion d’information, pour que l’école puisse prouver qu’on était au courant des gestes, dans le cas où des parents décideraient de nous attaquer en justice si leur enfant attrape le virus.

J’ai vraiment du mal à travailler tout en me disant qu’on peut m’attaquer en justice alors que l’on peut attraper ce virus partout. Je suis rentrée chez moi en pleurs à cause de cette pression qu’on nous fait endosser.

Bénédicte, professeure stagiaire, raconte ce qui a été mis en place dans son école :

L’accueil des élèves se fait à trois endroits différents, pour éviter au maximum que les élèves se croisent. Ils doivent se laver les mains dès qu’ils entrent dans la cour, tout en gardant un mètre de distance minimum avec leurs camarades.

Les repas du midi sont pris dans les classes et les récréations se font dehors, mais à bonne distance : la cour est séparée en deux pour que les élèves ne s’éparpillent trop ni ne risquent de croiser trop d’autres enfants.

Charlotte, maîtresse en Grande Section de maternelle, raconte ce qu’elle a fait pour suivre le protocole sanitaire :

On a réorganisé notre classe, enlevé les tables, enlevé les chaises, enlevé les bancs du coin regroupement. On a fait des îlots, respectant les 4m² par enfant. On a mis des bancs dans les couloirs devant les classes, on a marqué ces bancs pour faire des repères à un mètre de distance.

On a intégré toutes ces nouvelles façons de fonctionner. On a aussi enlevé tout le matériel commun, fait des barquettes pour chaque enfant accueilli avec son propre matériel.

En maternelle, ça ne veut pas dire grand-chose : on oublie les puzzles, on oublie les Lego, on oublie tous nos ateliers de manipulation individuelle.

Déconfinement et retour à l’école : tout le monde se serre les coudes

Parce que les écoles rouvrent avec tous ces inconvénients et ces manques de moyens, celles et ceux qui y bossent se soutiennent, et font ce qu’ils peuvent pour que le climat ne soit pas trop anxiogène pour les plus petits.

Bénédicte, professeure stagiaire, partage ses idées :

Pour respecter les distanciations sociales des élèves, nous avons décoré le sol à la craie : dessins d’arc-en-ciel, d’étoile filante, petite phrase pour se motiver… Bref on essaie de dédramatiser la situation auprès de nos élèves.

De même avec les affichages pour parler des gestes barrières : le « dab » trouve enfin une utilité par exemple (qui l’eût cru ?!).

Enfin, concernant le lavage des mains, j’ai créé une petite chanson/choré pour que les 30 secondes passent de façon plus amusante que juste en comptant à tue-tête.

Charlotte, maîtresse en Grande Section de maternelle, admire sa directrice et salue l’esprit d’équipe :

En une semaine, on a préparé une rentrée que d’habitude on prépare en 2 mois. Et encore, je ne suis pas directrice.

Ma directrice, elle est présentement au bord de l’épuisement, à devoir tout gérer, seule, à faire face à tous les ordres et contre-ordres venant de l’inspection et de la mairie. C’est là que l’esprit d’équipe est plus que primordial, pour ne pas que le bateau prenne l’eau et que notre capitaine ne coule avec.

Déconfinement et retour à l’école : des enfants à épargner

Les enfants, ces petits êtres humains, doivent être protégés, pas seulement du virus avec les mesures barrières, mais aussi psychologiquement. Et d’après les témoignages de ceux qui s’occupent d’eux dans ce contexte plus que particulier, y a de l’espoir.

Charlotte me raconte ce que pensent les parents des enfants dont elle s’occupe :

Chez les parents, il y a de tout.

Pour les 75% de ma classe, ils ont peur de les remettre à l’école. Surtout dans ces conditions très strictes et particulières. Comme on continue de proposer le travail à la maison, comme pendant le confinement, ils préfèrent les garder avec eux, « en sécurité ». En fait, ils ne comprennent surtout pas pourquoi l’école rouvre.

Et puis il y a les autres 25% qui ont sont ravis que l’école rouvre. Parce que clairement ils en ont bavé avec l’école à la maison, et qu’ils ont besoin de nous (comme on a besoin d’eux). Ils nous disent avoir confiance dans ce qu’on a mis en place, ils espèrent que l’école pourra aider autant qu’avant leur enfant.

J’espère juste qu’on arrivera à ça.

Bénédicte, professeure stagiaire, ne perd pas espoir :

Le plus touchant c’est de voir que les élèves qui sont présents sont contents de nous revoir ainsi que leurs amis qu’ils ont quittés un peu en catastrophe sans vraiment savoir ce qu’il allait se passer par la suite. Ils attendent de nous de retrouver un semblant d’habitudes et de repères qui leur ont parfois manqué lors de ces deux mois de confinement.

Alors on donne tout ce qu’on peut !

À lire aussi : Ma fille retourne à la crèche le 11 mai, pour la survie de notre famille

Déconfinement et retour à l’école : comment va se passer la suite ?

Même si certaines classes ont rouvert, ce n’est pas le cas pour toutes, et des élèves font toujours l’école à la maison. C’est  une nouvelle organisation à gérer.

Cette Rockie professeure nous explique :

On doit à la fois être en classe et à l’ordinateur pour ceux qui ne sont pas là, on doit faire la même chose pour tous.

On ne sait pas ce qu’ont vraiment fait nos élèves pendant les 6 semaines à la maison, ni ce qu’ils vont faire maintenant pour ceux qui y sont encore…

On fait comme d’habitude avec les moyens du bord, avec notre ordinateur personnel, notre imprimante perso, notre connexion perso.

Mais elle a aussi un message à exprimer :

On entend dire par tous, par le gouvernement également que nous « reprenons l’école », que c’est « la rentrée ». Pardon mais j’étais pas en vacances !

J’ai pas arrêté de bosser. Je ne suis pas une glandeuse, je ne suis pas une feignasse, je n’ai pas à faire « d’efforts pour la nation » — qui va m’oublier en deux secondes.

Et puis, cette reprise pour les élèves en difficulté : arrêtons de mentir. On reprend pour que les parents qui en ont encore un puisse retourner au travail ! Et on n’aura pas, dans nos salles, ces élèves pour lesquels, prétendument, on reprend.

D’ailleurs ces élèves sont en difficultés toute l’année hein ! Alors ils sont où les moyens nécessaires ? Les postes Rased ? (NDLR: les Réseaux d’Aides Spécialisées aux Élèves en Difficulté) Ah oui, ce même gouvernement continue de les supprimer.

On va faire de notre mieux, comme toujours. Essayer de ne pas traumatiser nos élèves, prendre soin de leur santé, de la notre, de celle de nos proches.

Quand je demande à Charlotte, maîtresse en Grande Section de maternelle, comment elle va, comment elle se sent face à tout ça, elle me répond :

Je suis fatiguée mais heureuse de reprendre tout de même.

Parce que mon métier ce n’est pas d’envoyer des cours à distance. Mon métier c’est de l’humain avant tout. Et cette reprise me fait peur dans le sens où l’humain, je le cherche encore, dans leur protocole.

J’avoue que depuis une semaine et demi, mes émotions jouent aux montagnes russes. Je suis passée de la crise d’angoisse (à l’annonce de la réouverture) à la joie (de me dire que je retrouverai mes élèves) puis la peur (devant la montagne de consignes sanitaires) et la colère (face à ces consignes, disons-le, déshumanisantes vis-à-vis de nos petits bouts).

Et je me suis raccrochée à mon équipe et à ma directrice. Heureusement, j’ai la chance d’être dans une équipe soudée, qui travaille ensemble, qui gère les emmerdes ensemble.

C’est un moment compliqué à passer, mais on va le gérer. Avec ce qu’on a, c’est à dire pas grand-chose. Mais ça, on en a l’habitude !

Merci à vous toutes d’avoir témoigné ! Chez Rockie, on va suivre l’évolution de tout ça, et continuer à récolter vos témoignages, pour que votre parole soit entendue.

À lire aussi : Ce qu’il faut savoir sur le retour à l’école des élèves de maternelle et de primaire

Rubrique
Mots-clés

Le dernier commentaire

15 Mai 2020, à 11:34
Merci !! Merci mille fois de donner la parole à des professionnel(le)s. On entend tellement de personne parler de la reprise sur les différents médias et c'est si rarement ces personnes qui sont quand même énormément concernées !

Petite précision mais c'est juste pour faire ma tatillonne (ce mot existe-t-il ? je ne sais pas) : "instituteur/institutrice", ça n'existe plus. Ce sont des professeur(e)s des écoles. J'aime beaucoup la nouvelle appellation, j'ai l'impression que ça donne plus de valeur à ce métier difficile et magnifique
Tu as raison, c'est dans l'usage langagier et c'est assez pénible. Moi même ex PE, je bataillais pour imposer ce mot mais c'est long à prononcer, et les gens finissent toujours par revenir à "Instit". Pour compléter ta remarque, en effet, les "instituteurs/trices" n'existent plus depuis la loi d'orientation de 1989, 30 ans donc...Et comme tu le soulignes, ce changement de nomination du poste est lié à une revalorisation de la fonction. Car les enseignants du 1er degré étaient, avant cette loi, des fonctionnaires de catégorie B, alors que ceux du 2nd degré étaient (et sont tjs) catégorie A. donc pas le même salaire, etc... Depuis lors, 1989 donc, les instits sont donc devenus "Professeurs" (des Ecoles) et sont recrutés au même niveau que les professeurs du secondaire et donc désormais catégorie A aussi.
Voilà, voilà, c'était la minute confiture !
 
Voir les réactions sur le forum (11 réponses)
Close