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Je suis fétichiste des baskets portées par des hommes, et ça m’a longtemps fait souffrir

Depuis son plus jeune âge, Quentin est fétichiste des baskets. Si pendant des années son fétiche a été vecteur de souffrance, aujourd'hui, à 25 ans, c'est une source inépuisable de plaisir et de connaissance de lui-même.

Temps de lecture : 9 minutes


Le fétichisme, c’est un intérêt sexuel atypique pour une partie du corps, une matière ou un objet inerte qui n’est pas habituellement considéré comme érotique. Ça engendre parfois des difficultés et un état de détresse ; on peut alors parler de trouble fétichiste.

En terme de fétiche il existe de tout — même les choses les plus improbables ! Je suis un homme de 25 ans et moi, c’est un vêtement masculin qui me fait de l’effet. Sa simple vue ne peut pas me laisser indifférent.

Je suis fétichiste des baskets portées par des hommes

Je suis attiré par les sneakers, les baskets, mais uniquement quand elles sont portées par des hommes. Certains modèles et certaines marques, sans que j’ai pu comprendre pourquoi, m’attirent plus que d’autres.

Les plus attrayantes pour moi demeurent les Nike Tn ; c’est assez amusant dans la mesure où c’est aussi le modèle par excellence des adeptes de ce fétichisme, celui qui revient le plus souvent et qui est le mieux mis en avant dans l’iconographie ou l’industrie porno qui en résulte.


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Ça m’a toujours intrigué, j’ai essayé de comprendre pourquoi ce modèle plutôt qu’un autre, mais sans y parvenir clairement.

Dans le détail, mon attirance évolue légèrement dans le temps : il y a quelques années, j’étais attiré particulièrement par les baskets de couleur grise.

Souvent ce fétichisme de la basket est intimement lié au fétichisme du pied, de la chaussette et du jogging/style sportswear. En ça je le vois un peu comme le pendant du fétichisme du talon aiguille ou du bas féminin, qu’on retrouve plus, lui, dans les rapports hétérosexuels (mais pas que).

Ce n’est cependant pas mon cas : après avoir détesté le style sportswear, je l’aime de plus en plus mais sans jamais en faire un point d’honneur à l’expression de mon fétichisme ou un fétiche en soi. Et je déteste les pieds !

Ce fétiche, je ne l’ai pas consciemment choisi : il s’est imposé à moi, dès tout petit. C’est avec lui que j’ai découvert la sexualité. À 6 ou 7 ans déjà, je l’intégrais à mes jeux — puis, plus tard, ma première masturbation, mon premier orgasme, c’était vers 11 ou 12 ans, une histoire de fétiche.

Pour autant, je n’ai pas toujours vécu mon fétichisme comme une évidence. J’avais eu la clairvoyance dès tout petit de me rendre compte qu’il s’agissait là de quelque chose d’intime, à taire et effectuer en secret. Je croyais aussi que tous les garçons étaient comme moi, et qu’en cela je ne différais de rien ni de personne.

Concrètement, ma pratique du fétichisme, même quand elle est partagée, est purement masturbatoire (beaucoup d’hommes à l’inverse en font un préliminaire à un rapport sexuel). Le fétiche est utilisé comme un objet d’excitation et, à terme, peut être utilisé comme un sextoy.

Moi, mon fétichisme des baskets et la symbolique qui en découle

Comme c’est souvent le cas, mon fétiche est porteur d’une dimension culturelle, sociale et symbolique forte, partagée par tous ceux qui en sont fétichistes et, à un autre degré, d’une dimension individuelle.

Mon fétiche s’inscrit dans une iconographie particulière qui met en avant une vision hétéronormée, virile, crue, traditionnelle voire bestiale de la masculinité.

Tout ceci tient bien sûr de l’ordre du fantasme, de l’imaginaire et du jeu érotique : qu’on soit attiré par l’univers d’un fétiche ne signifie pas que, dans la réalité, on soit nécessairement empreint de ces valeurs.

J’ai remarqué que je suis d’autant plus attiré par une paire de baskets si celui qui les porte se rapproche des canons standards imposés en matière de masculinité.

Ce sont tous des garçons à l’inverse total de l’image que j’ai de moi, ce qui m’encourage à penser que mon fétichisme a quelque chose à voir avec mon estime personnelle, mais donc surtout avec la pression sociale exercée par la masculinité toxique.

Étant sujet à des remarques et comportements déplacés dûs à mon côté efféminé, je remarque que je trouve malgré moi une consolation dans cet univers, comme si le fétiche me permettait de ne plus être l’homme « différent », efféminé, mais d’accéder enfin à une « normalité », à une forme de masculinité qu’on me reproche de ne pas avoir.

Mon fétichisme des sneakers, une prison déprimante et maladive

Au fil des ans, en grandissant et en entendant mes amis parler de sexe autour de moi, il a bien fallu que je me rende à l’évidence : en matière de masturbation, je sortais des sentiers battus.

Mes amis garçons n’avaient pas besoin d’un fétiche pour parvenir à une excitation, moi si. Ils parvenaient généralement à l’orgasme avec leurs mains, moi je ne savais pas me toucher manuellement, je devais passer par le fétiche.

Dès lors, mon approche du sexe est devenue synonyme de stress, car je me trouvais différent, anormal et, très vite, ce fétichisme que je ne nommais pas encore, je l’ai vu comme une prison de laquelle je devais m’extirper au plus vite.

Je me sentais seul. Je taisais ma sexualité par honte plutôt que par pudeur, préférant évincer les discussions sur le sujet. Je croyais que si j’en parlais, on me prendrait pour un fou, voire un sujet de dégoût.

J’organisais littéralement ma vie en fonction des pulsions éventuelles, j’en étais arrivé à ce degré de dépendance à mon fétichisme. J’avais l’impression que c’était lui qui me possédait plutôt que l’inverse.

Je l’ai vu comme une maladie qui me ronge de l’intérieur et j’ai commencé à vouloir en guérir. En fait, je me frustrais, espérant espacer les pulsions jusqu’à m’en débarrasser.

J’ai découvert ainsi la masturbation « manuelle » puis, vers 19 ans, je suis sorti avec une fille, et cette relation et la découverte d’une sexualité partagée avec elle a semblé bénéfique à mon processus de délivrance.

À présent, je ne comptais plus les jours entre les pulsions mais les mois. Et quoiqu’à l’affût des « rechutes », j’ai voulu me considérer comme guéri.

Ma descente aux enfers liée à mon fétichisme des baskets

Après un an pourtant, coup de théâtre : je me suis senti très attiré par un garçon à la fac. Bouleversement d’autant plus grand que j’étais en couple avec une fille, sans avoir jamais eu à me poser la question de mon orientation sexuelle.

Surtout, j’ai replongé dans mes pratiques fétichistes.

Celles-ci se manifestèrent de manière bien plus violentes et régulières qu’elles ne l’avaient jamais été. C’était quasi-quotidien. J’étais perdu dans ma sexualité, j’accumulais les échecs universitaires, j’étais assailli de questions existentielles, assiégé par les pulsions.

J’étais mal dans ma peau et l’échec brutal de ce que j’appelais la « guérison » me faisait vivre un enfer.

J’avais en moi la crainte de ne jamais pouvoir atteindre une sexualité que je voulais « normale » et de ne pouvoir à terme faire l’amour à ma copine sans passer par le fétiche, ruinant tous mes espoirs de stabilité en matière de couple — car, naturellement, pensais-je, la chose serait aussitôt refusée par la partenaire.

Dès qu’une pulsion fétichiste arrivait, je luttais, luttais… Puis, vaincu, je cédais. J’en ressortais comme on sort d’un rêve honteux, avec un dégoût sans nom pour ma personne, la crainte d’être à jamais prisonnier de mon fétichisme et l’envie de disparaître.

À chaque pulsion, j’avais l’affreuse impression de tromper ma copine et celle de me salir, de me faire du mal.

J’avais de plus en plus de mal à concilier ces pulsions avec les impératifs de la vie courante, sentimentale et mon équilibre psychique. Dès que je voyais un garçon, partout, n’importe qui, n’importe quand, dans n’importe quel contexte, je baissais les yeux pour regarder quelles chaussures il portait.

C’était compulsif : je ne le faisais même pas exprès, j’avais les yeux au sol constamment, je ne jugeais les garçons qu’à partir de leurs chaussures.

J’ai un souvenir très clair, c’était dans les tous derniers jours de ma relation avec ma petite amie. Elle était venue avec une amie par surprise frapper à ma porte. Elle était contente de me montrer un nouvel achat.

C’était affreux, car sa visite m’avait surpris en pleine pratique fétichiste. J’avais envie d’être capable de lui dire que je l’aimais, que j’étais content de sa visite, mais c’était impossible, j’avais juste envie qu’elle parte pour terminer de jouer. Je m’en voulais de réagir ainsi malgré moi.

Je n’en pouvais plus de mentir aux gens quand ils me demandaient ce que j’avais fais la veille, ou pourquoi finalement j’étais venu en retard à tel évènement, parce que j’avais juste cédé à une pratique fétichiste.

Bref, je m’étais enfermé dans une psychose irrationnelle. J’étais dans un tel processus de détresse que je voulais me tuer si je ne parvenais pas à guérir — oui, vraiment, et j’avais choisi comment.

Mais j’étais décidé à m’en sortir.

Si pour moi ni ma copine ni cet étudiant ne me méritaient, j’avais compris que ce n’était pas un hasard si mon fétichisme s’était manifesté de nouveau à la vue d’un garçon. Alors j’ai décidé de creuser ce côté-là.

Comprendre mon fétichisme des sneakers et mon orientation sexuelle

Terrassé par la honte et la peur, j’ai quitté ma copine ; en parallèle, j’ai commencé à fouiller, sur le net, partout.

C’est auprès d’une employée d’une Maison des Adolescents que j’ai brisé la première fois le silence. Celle-ci m’a appris que je n’étais pas anormal, ni dangereux ou monstrueux, et que je ne faisais rien d’interdit ou de répréhensible.

Que non seulement je n’étais pas seul, mais que mon fétichisme était même plutôt répandu. Qu’il n’y a pas de normalité en matière de sexualité. Que je ne pouvais pas me soigner puisque je n’étais pas malade, car le fétichisme n’est pas une maladie en soi (même s’il peut générer des troubles et de la souffrance).

Qu’être fétichiste ou non, ce n’est pas une affaire de choix. Que le fétichisme est partout : ça touche tout le monde, tous les sexes et tous les milieux sociaux et qu’il est libérateur d’en parler.

En revanche, je devais comprendre ce fétichisme pour mieux le contrôler, apprivoiser mes pulsions pour ne plus en être prisonnier. Ne plus le voir comme un ennemi mais comme un atout, une occasion de pimenter ma sexualité — et, en fait, une opportunité inouïe d’en savoir plus sur mon orientation sexuelle.

Car, particularité, mon fétichisme s’exprime plutôt chez les hommes gay ou bi que chez les autres (et je n’ai jamais eu connaissance d’une femme qui le partage), là où je me considère comme hétéro.

En complément de mon travail autour du fétichisme, j’ai donc utilisé mon attirance pour cet étudiant comme un support pour me redéfinir, tout reprendre à zéro. S’en sont suivies plus tard des rencontres homosexuelles qui m’ont aidées à me connaître, à identifier mes envies et mes besoins.

L’exploration et l’acceptation de mon fétichisme des baskets

Pendant quelques années, j’ai travaillé sur moi avec l’aide d’une psychologue.

Progressivement, j’ai ainsi pu comprendre d’où vient mon fétiche et me libérer suffisamment pour confier mon « secret » à une amie, puis à une autre, encore une et enfin, à mon ex-petite amie, avec laquelle j’avais recommencé entre-temps une relation courte mais belle.

Contrairement à mes craintes, j’ai reçu partout une oreille attentive et compréhensive, une ouverture d’esprit loin de tout jugement ou curiosité déplacée.

Maintenant, la honte s’est estompée, même si je tiens encore secret l’objet fétiche. Car j’ai aussi appris que cela, comme toute sexualité, m’appartient : c’est mon intimité et si je veux en parler, j’ai le droit de décider jusqu’à quelles limites.

Encouragé par l’envie d’échanger sur le sujet, je me suis inscrit sur des sites fétichistes, et cet été, pour la première fois après des années, j’ai enfin pu rencontrer un homme avec lequel j’ai exploré, le temps d’une rencontre très brève mais fantastique, mon fétichisme.

Là, j’ai pu découvrir que, si j’aime plutôt dominer dans mes rapports hétérosexuels, je préfère la soumission dans les pratiques fétichistes, et que j’y trouve un grand plaisir.

À force d’expérimentation solitaire, d’échange et d’assumation, j’ai pu repousser mes limites, frôlant peut-être ce que certains et certaines considéreraient comme du BDSM.

J’ai même élargi le spectre de mes plaisirs en « goûtant » en solitaire à d’autres pratiques fétichistes, bien que je considère ces pratiques comme marginales et secondaires dans ma sexualité.

L’importance de l’éducation sexuelle pour l’acceptation du fétichisme

Aujourd’hui, je vis avec une sexualité solitaire épanouie car je ne suis plus prisonnier de mon fétichisme ; au contraire, j’en ai repris le contrôle.

Mes pulsions sont aussi beaucoup plus mesurées : elles ne représentent plus une charge mentale ni un handicap au quotidien. Le stress a disparu et mon estime de moi-même s’est assainie.

Bien sûr, ceci m’a permis de comprendre que la sexualité masculine est bien plus complexe et variée que les idées reçues veulent bien l’admettre, et à quel point le mental y joue un rôle important (au détriment de la simple mécanique dont on parle toujours).

Bien plus largement, ça a contribué à me faire entendre l’urgence de bousculer les modèles, les codes et les tabous en matière de sexualité et d’éducation sexuelle.

Car si j’ai tant souffert, c’est du silence qui entoure une chose aussi courante que celle-ci et du regard que la société porte parfois dessus.

Dans cette affaire, j’ai dû faire ma propre thérapie, mon propre chemin, ma propre éducation. Mais, la chose est sérieuse : le fétichisme et toute autre forme de sexualité, tues, peuvent être abominables.

Le silence culpabilise, emprisonne et ruine l’estime de soi. Alors qu’assumée, documentée, enseignée, toute chose peut être une grande richesse.

Je regrette aujourd’hui d’avoir sacrifié mon couple d’autrefois, alors qu’il eût été si simple d’en parler… Si j’avais su que je pouvais le faire avec autant de bienveillance en retour !

Et je regrette la difficulté que j’ai eue, lorsque j’en ai eu besoin, à trouver des informations. J’aurais aimé que l’onglet sexualité des sites médicaux que j’allais consulter en parle, ou les livres d’éducation sexuelle. Cela m’aurait beaucoup aidé.

Je souhaite enfin que toutes celles et tous ceux qui sont dans un cas semblable sachent qu’ils et elles ne sont pas seules, qu’ils sont normaux, et que la meilleure chose est l’acception et la communication.

Car tant qu’on ne fait de mal à personne ni à soi-même, tant que tout est consenti, il n’y a pas de règles en matière de sexe. Le tout est de se sentir libre pour mieux se faire plaisir, ce devrait être ça l’unique facteur de la normalité !

À lire aussi : Il est temps de repenser la place de la pénétration dans la sexualité hétéro

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Le dernier commentaire

2 Avr 2020, à 09:56
Merci pour ce témoignage, nuancé et enrichissant. J'espère qu'un jour quelqu'un en ayant besoin tombera dessus. Big up rockie !
 
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